
Les discussions sur les cyclistes viennent parfois sur la table, entre deux bouchées aussi mal avalées qu’une expérience négative avec l’un d’eux. Les cyclistes n’en sont d’ailleurs pas aux yeux des autres. Quiconque enchainera les kilomètres de D+ ou les sessions d’All Mountain vous dira qu’on parle de vélotafeurs, que c’est différent. Et ils auront raison.
Le vélotafeur apparaît comme un militant anti-voiture, rebelle, qui n’a pas le permis de conduire, qui agace et ne respecte pas les règles des autres usagers de la route. Il se croit au-dessus des règles juridiques et de celles de la physique. Il est un danger pour lui et pour les autres.
Cette tirade habituelle aboutit souvent à cette idée : « Et si on mettait une plaque aux vélos et qu’on imposait le permis aux cyclistes ? »
Alors une idée, oui. Une bonne, là…
Environ 94 % des vélotafeurs de 35-54 ans (le cœur des usagers) possèdent le permis de conduire. Le souci n’est alors pas le cycliste mais le conducteur qui choisit de se déplacer à vélo. Logique, il vaut mieux user les mollets que ses nerfs à tourner 20 minutes pour se garer.
Chez les seniors (65 ans et plus), 18 % possèdent le permis mais ne conduisent plus.
Chez les 18-24 ans, ils sont 69 % à posséder le papier rose, mais seulement 49 % à déclarer conduire régulièrement. Normal, car il faut une voiture, une assurance, un endroit où la garer et assurer l’entretien. Un gouffre financier (certes synonyme de liberté). Mais à cet âge, partir à la roots en avion, train ou bus de façon ponctuelle est une solution plus alléchante.
Il y a quarante millions de titulaires du permis B en France. À l’échelle d’une grande aire urbaine comme celle de Grenoble (représentative des dynamiques métropolitaines), 87 % des habitants de plus de 18 ans possèdent le permis de conduire.
Bref, le permis est déjà acquis par les vélotafeurs. Et dans le lot, il y a même des bagnolards qui se régalent de l’automobile pour autre chose que le quotidien.
Sur le papier, la plaque d’immat’ coche toutes les cases puisqu’elle permet d’identifier les contrevenants, de les verbaliser plus facilement, et de les responsabiliser en titillant leur porte-monnaie. Mais dans la vraie vie, ça coince de partout…
Administrativement : on parle de dizaines de millions de vélos à immatriculer. Avec carte grise, suivi, base de données… L’ANTS en PLS. En 2023, on estimait à 22 000 le nombre de voitures circulant avec de fausses plaques ou des doublettes. Il se vend plus de 2 millions de vélos par an en France. Mais la plaque servirait à la verbalisation sur la route, notamment au niveau des feux (car l’excès de vitesse est réservé aux motorisés qui tapent le 60-70 en ville). Une idée pas mauvaise sur le papier. Mais quid des panneaux M12 ? Des pistes cyclables ? Des sas vélos ? Oui, sur le papier, l’idée est intéressante. Mais nous ne vivons pas sur le papier. Dans la réalité, c’est irréalisable et contre-productif.
On ne peut s’éviter un détour par la Suisse, qui a testé le concept pendant 50 piges. Une vignette obligatoire sur chaque vélo. Une assurance intégrée. Un système bien propre, bien carré, bien helvétique. Elle a été supprimée en 2012, car 90 % des gens étaient déjà assurés, le système coûtait cher à gérer et il n’avait aucun effet, puisque 90 % des gens étaient déjà assurés autrement. Et surtout… il ne servait à rien.
Même la police avait lâché l’affaire. Trop compliqué, trop marginal, trop inutile. Quand un pays aussi pragmatique abandonne après un demi-siècle, c’est un signe.

On fantasme, mais les chiffres sont plus têtus que le magazine. D’abord le nombre de morts, largement inférieur en trottinette (80), puis à vélo (234) pour 691 morts à moto et 3260 personnes en voiture. Certes, ce ne sont pas des ratios. Mais il est question de morts et les accidents automobiles, en plus d’être plus violents, plus chers à réparer, sont provoqués sur des engins équipés pour non seulement encaisser un crash à 50 km/h, mais en plus freiner à votre place en cas d’urgence et vous maintenir dans la voie.
Pour la moto, c’est encore une autre histoire. Il suffit d’une voiture qui fasse une 4 voies pour vous foutre en l’air. Combien de vélos ont provoqué la mort de conducteurs, de motards, de piétons ? Aucun, nada, que dalle. Oui, c’est un argument routinier… mais un foutu bon argument quand on parle de dangerosité, non ?
Enfin, tout le monde focalise sur le respect des lois, quand trônent toujours en tête des motifs d’accidents graves : la drogue, le protoxyde d’azote, l’alcool et la fatigue, parfois tous réunis.
Alors plutôt que de se soucier de ce qui agace des gens déjà agacés d’être coincés dans un système, plutôt que d’ajouter des dépenses qui n’aboutiront à rien (combien de contrôles de voiture ou moto pour fausses plaques ? Imaginez comment il serait difficile de repérer les doublettes sur les vélos…)
Mais cette histoire de rouge et les arguments bidons des vélotafeurs pris en flag, ce n’est pas si débile ? Il y a un vrai souci avec les vélotafeurs : ils s’estiment différents des autres usagers. Sur le papier, c’est totalement vrai. Sur un vélo, même électrique, vous restez une personne vulnérable de la route, au même titre qu’un piéton. Avec tout ce que ça implique de juridique (la responsabilité civile fonctionne), à la différence d’un EDPM (comme une trottinette) qui se doit d’être assuré spécifiquement.
Sur la route, ce n’est pas le cas, sauf dans leur tête. Il y a au quotidien des rapports de force assez fous qui sont appliqués. Des feux passés à balle, des forcings, des provocations. Mais pas plus à vélo qu’en voiture ou en moto.
Mais à un moment, il n’est pas possible de sauver tout le monde. Il y a un paradoxe d’idiot tout de même ! D’un côté les gens craignent les accidents à vélo ou en trottinette, mais de l’autre, ils font tout pour qu’il arrive des problèmes.
Enfin, les automobilistes qui blâment les usagers du vélo ou de la trottinette sont tout de même la parfaite symbolisation de l’hôpital se moquant de la charité.
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Là, on tient quelque chose.
Beaucoup sont effrayés par le vélo ou la trottinette. Par des engins qui, pour une fois, ne coûtent pas un bras et permettent de se déplacer tranquillement. Pas dans le confort de votre SUV allemand (quoiqu’il faille vraiment poser ses fesses sur un Moustache J pour réaliser à quel point on peut être bien), mais avec un plaisir particulier. Des engins qui, paradoxalement, n’effrayaient personne lorsqu’ils étaient moins sécurisants et nettement moins bien conçus.
Mais pour cela, il faut virer les articles chocs et putaclics qui misent sur la peur plutôt que sur la qualité de l’information. Et il faut que les villes s’y mettent. Pas uniquement à propos d’infrastructures, mais également de démocratisation de cet usage. Ça aura plus d’effet que d’imposer une plaque incontrôlable, sauf lors d’une opération ponctuelle, histoire de ne pas rester à une statistique nulle et de justifier la mise en place d’un couteux casse-tête administratif dont on peinera à appliquer les règles.
« Il en faut peu pour être heureux », disait le philosophe Baloo, et un coup de pouce pratique plutôt qu’une plaque sera nettement plus efficace. L’éducation aussi.
Alors on peut tenter les plaques, mais il faudra assumer au moment de rendre des comptes.
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