
Il faut le dire avec la tendresse qu’on réserve aux causes perdues : la trottinette électrique est le meilleur véhicule urbain jamais inventé. Quelques kilos, zéro essence, zéro place de parking, un ticket d’entrée équivalent à celui d’une paire de baskets. Sur le papier, c’est la solution miracle du monde moderne. Dans la réalité de la rue, c’est devenu le problème.
Et le plus ironique, c’est que ce ne sont ni les lobbies automobiles, ni les maires en croisade qui vont la tuer. Ce sont ses propres utilisateurs. Trois études viennent de tomber. Trois angles différents pour un verdict de conseil de discipline (littéralement d’ailleurs, puisque c’est bien de ça qu’il est question ici).
Selon le baromètre d’avril 2026 de l’ONISR, la mortalité en EDPM (Engins de Déplacement Personnel Motorisé, ndlr) a bondi de 53 % sur les douze derniers mois. Un total de 84 morts en un an. Mais surtout, 1 200 blessés graves, en hausse de 33 %. Et sur le seul mois d’avril, les blessés graves en trottinette et consorts explosent de 45 %, la pire progression de toutes les catégories d’usagers. Pendant ce temps, la mortalité routière globale repart à la hausse (+8 % sur 12 mois) et ce sont les riders qui tirent les chiffres vers le haut.
On pourrait plaider l’infrastructure défaillante, les pistes cyclables en pointillé, les portières qui s’ouvrent sans prévenir. Tout cela existe, c’est vrai. Mais le comportement inconscient des utilisateurs, notamment des parents qui accompagnent leurs enfants à l’école sur une trottinette débridée ou bas de gamme et le tout sans casque, est catastrophique.
Pour avoir échangé avec un urgentiste, les chutes sont violentes et les séquelles durent longtemps. On parle souvent de mâchoires brisées, de brûlures sévères au visage et de membres fracturés en plusieurs parties.
À ceci s’ajoute le problème des assurances et des engins non homologués. Désormais, les EDPM sont (après l’automobile et ses 77,7 %) la catégorie de véhicules la plus impliquée dans les accidents pris en charge par le FGAO (Fonds de garantie des assurances obligatoires qui indemnise les victimes) avec 8,3 % des véhicules concernés, devant les motos, cyclomoteurs (7,5 %) et utilitaires.
Le baromètre Allianz France / CSA 2026 sur le partage de la route complète le tableau : près de 3 conducteurs d’EDPM sur 10 ne sont pas assurés et ignorent jusqu’à leurs obligations légales. Le FGAO a versé 132,1 millions d’euros aux victimes en 2025, une facture en hausse de 25 % depuis 2018, financée majoritairement par une taxe prélevée sur chaque contrat d’assurance auto. De quoi rendre les riders aussi attachants que les joueurs paraguayens lors de la Coupe du monde 2026.
Pour l’auteur non assuré, la note arrive avec 10 % de majoration, sur des sommes qui peuvent atteindre des centaines de milliers d’euros, remboursables sur des décennies, voire à vie. Ils sont 15 400 dans ce cas aujourd’hui. La moitié des conducteurs non assurés a moins de 30 ans. Une génération qui découvre le surendettement avant le CDI, ce n’est pas notre projet, mais c’est visiblement le leur.
Et pendant que les urgences se remplissent entre deux canicules mortelles, l’opinion publique aiguise sa guillotine. Toujours selon Allianz et CSA, les EDPM sont la première source de stress des automobilistes. Logiquement, cela a des conséquences puisque 60 % des Français ont une mauvaise opinion du partage de la route, et une large majorité réclame carrément l’instauration d’un test du code de la route pour les utilisateurs d’EDPM.
La mécanique est connue : chaque mort supplémentaire, chaque victime indemnisée par la collectivité, chaque automobiliste stressé, chaque engin débridé qui atteint les 50 km/h avec un enfant sans casque dessus est un argument de plus dans le dossier de ceux qui rêvent d’immatriculation, de permis léger, d’âge relevé, d’un empilement d’obligations qui transformera l’engin le plus simple du monde en parpaing administratif.
Le baromètre Allianz note d’ailleurs que 24 % des Français ont été durablement marqués par un accident de la route. Ces gens-là votent, écrivent à leur maire, répondent aux consultations. Et ils ne votent pas trottinette, comme Paris l’a déjà prouvé.
À lire aussiFin des trottinettes en libre-service à Paris : quelles alternatives pour se déplacer facilement ?Voilà le paradoxe qui rend fou : la trottinette n’a pas de défaut technique. Elle est efficace, sobre, abordable, exactement ce dont nos villes saturées ont besoin. Son seul point faible, c’est le bipède posé dessus : écouteurs à fond, souvent à deux sur la trott, sans lumière, sans assurance, sans casque. Lorsque le drame arrive, on ne comprend pas. Pourtant l’explication est plus simple qu’une notice de montage IKEA.
Le pire, c’est que, dans cet univers pseudo-underground, les riders se prenant pour des rebelles ne sont rien d’autre que les fossoyeurs du véhicule urbain le plus démocratique jamais mis sur le marché. Et quand la réglementation l’aura étouffé sous les obligations, il ne restera qu’une chose à faire : reprendre la voiture et rejoindre les 83% qui ne l’ont jamais lâchée.
Le souci, c’est que nous savons tous que ceci est inéluctable.
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