
Le vélotaf, est-ce vraiment du cyclisme ? Un déjeuner avec un cycliste sportif et une plongée dans les bilans de l’ONISR montrent que les deux pratiques n’exposent pas du tout aux mêmes dangers.
Il y a quelque temps, un commentaire publié sous l’essai d’une voiture de tourisme contestait la légitimité de l’essayeur. Motif : son avis contredisait celui d’un autre essayeur, qui avait participé aux 24h du Mans. Le paradoxe, c’est que le pilotage sur circuit est l’exacte antithèse de la conduite sur route ouverte. Littéralement un négatif. En va-t-il de même pour le vélotaf et le cyclisme ?
Cette question n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe. Quoique… Elle est née d’un échange avec un cycliste lors d’une pause déjeuner. Pour lui, comme pour d’autres cyclistes (amateurs ou pros), le vélotaf n’a rien à voir avec le cyclisme, de même qu’un vélotafeur n’est pas un cycliste. Non pas qu’on ne puisse pas être les deux, mais il s’agit de deux pratiques distinctes.
Pourtant, la définition officielle du cyclisme regroupe à la fois le sport et la pratique de loisir. Après tout, le cyclisme, c’est le sport, la sensation de pédaler et le dépassement de soi. Autant de sensations que l’on retrouve dans le vélotaf.
Ce moment à soi, cette impression de glisser, ce vent qui fouette le visage et dont le bruit s’intensifie au rythme des coups de pédale. Cette fluidité du déplacement, cette possibilité d’aller plus ou moins vite et donc de maîtriser son temps à la force des jambes, de sa capacité pulmonaire et parfois d’un moteur qui file un coup de pouce.
Il y a aussi une part de pragmatisme. En cyclisme comme en triathlon, l’objectif est de taper un chrono, de réaliser une performance. Le vélotaf, lui, permet de rentrer chez soi, souvent plus vite qu’avec un autre moyen de transport. OK, celle-ci est un poil capilotractée. Je pourrais continuer ainsi jusqu’à ce que l’ennui vous emporte. Revenons donc à ce déjeuner.
L’argument qui revient sur la table, côté cyclistes, c’est le danger. Vélotafer est dangereux. Un argument qui m’a renvoyé au nombre tristement colossal de cyclistes tués et blessés en septembre 2026 : 35 cyclistes tués en un mois, contre 21 un an plus tôt, et des blessés graves à vélo en hausse de 34 %. Mais en y regardant de plus près, ce sont les tués hors agglomération qui sont les plus nombreux.
Sur l’année 2025, l’ONISR recense 141 cyclistes tués hors agglomération (+ 22 %), contre 93 en agglomération (- 14 %). Et ce, alors même que la pratique a progressé de 5 % dans les grands centres urbains. Les vélotafeurs des villes sont donc sur la bonne pente. Le bon dénivelé, même ! Encore que la tendance des douze derniers mois invite à calmer ses ardeurs : + 8 % de tués en agglomération, mais + 20 % en dehors.
Mais c’est surtout la réponse de mon voisin de table qui m’a intrigué. Selon lui, taper des pointes à plus de 60 km/h au cœur des pelotons, sur de petites routes (certes souvent sublimes) jamais éclairées, est moins dangereux que de rouler en ville.
J’ai donc ouvert les bilans de l’ONISR. Et le portrait-robot du cycliste tué sur la route ne ressemble pas franchement au vélotafeur en parka/mocassins/casque Kask/gilet jaune moche qui file au bureau.
En 2025, sur 234 cyclistes tués, 9 sur 10 sont des hommes et la moitié a 65 ans ou plus. Mieux (ou pire) : 43 % des tués sont des hommes de 55 ans ou plus, sur des routes hors agglomération. Et 40 % des cyclistes tués le sont dans un accident sans tiers : ni voiture, ni camion, juste un cycliste, une route et une (mauvaise) chute.
Reste le motif du déplacement. Selon la FUB, qui s’appuie sur les données 2024 de l’ONISR, 87 % des cyclistes tués dont le motif est connu étaient en trajet de loisirs. En 2022, la Sécurité routière chiffrait à 70 % la part des accidents mortels survenus en promenade ou en loisir, contre 10 % lors d’un trajet domicile-travail.
Attention, loisir ne veut pas dire peloton. La balade du dimanche avec mamie est dans le même sac que le jeu « qui est le Pogačar de la journée ». Mais une chose est sûre : ce n’est pas le trajet de 8 h 30 qui remplit les statistiques.
Soyons honnêtes, le vélotaf n’est pas une promenade de santé. Huit accidents impliquant un cycliste sur dix ont lieu en agglomération, rappelle la FUB. Rapporté au temps passé à se déplacer, le vélo reste quatre fois plus risqué que la voiture (ONISR, 2023). Et les cyclistes et usagers de trottinettes pèsent à eux seuls 9 % de la mortalité routière et 24 % des blessés graves, pour 2 % du temps de déplacement.
Donc oui, en ville, on se fait des frayeurs. On se fait emportiérer, frôler, klaxonner, et on prend des risques inutiles en forçant certaines situations, à tort ou à raison. On tombe plus souvent. Mais à 20 km/h au milieu d’un trafic qui roule à 30, on se relève plus souvent aussi. Hors agglomération, la voiture arrive à 80 km/h, et il n’y a pas de deuxième chance.
La FUB parle de « sécurité par le nombre » : plus il y a de cyclistes, plus ils sont vus, et plus les automobilistes s’y habituent. Le vélotafeur urbain en profite. Le cycliste isolé sur sa départementale, beaucoup moins.
Nous voilà revenus aux 24h du Mans. Le pilote et l’automobiliste conduisent la même machine, mais ne pratiquent pas le même métier. Entre le cycliste sportif et le vélotafeur, c’est pareil. Ou presque.
Même vélo (enfin, presque), mêmes sensations (enfin, presque), mais une exposition au risque radicalement différente. L’un cherche la vitesse sur des routes partagées avec des voitures lancées. L’autre cherche à arriver à l’heure au milieu d’un trafic lent et dense.
Alors mon voisin de table avait raison. Les vélotafeurs ne sont pas des cyclistes. Et statistiquement, c’est plutôt une bonne nouvelle pour eux. Ce qui n’empêche pas d’être l’un ET l’autre.
La suite de votre contenu après cette annonce