
Le directeur général de Cycles Lapierre nous a appelés jeudi, au lendemain de sa demande de redressement judiciaire. William Perrier y détaille une filiale liquidée dans la nuit, deux cellules de crise et une informatique qui ne lui appartient plus.
Jeudi après-midi, William Perrier nous appelle depuis Dijon. C’est lui qui a composé le numéro. Le directeur général de Cycles Lapierre est à son bureau depuis 7 heures du matin et il a passé, dit-il, environ 15 % de la liste de gens qu’il voulait joindre. La veille, son entreprise déposait une demande de redressement judiciaire. L’avant-veille, elle avait encore un actionnaire.
« Depuis hier, avant-hier soir, je suis seul. Il n’y a plus d’Accell, il n’y a plus d’actionnaire, il n’y a plus rien », résume-t-il. Le contexte général, nous l’avons raconté dans notre article sur l’effondrement du groupe Accell. Ce qui suit est plus concret : ce que ça change, heure par heure, quand la maison mère s’éteint.
Nommé en septembre 2025 à la tête de la région Europe du Sud d’Accell, Perrier portait jusqu’à mercredi la responsabilité légale de trois sociétés. La France, d’abord. L’Italie ensuite : « J’avais la responsabilité légale de trois sociétés. En Italie, c’est complètement différent, donc on a liquidé hier soir la société », nous explique-t-il.
Reste l’Espagne, avec Comet, distributeur de pièces né en 1886 sur la frontière franco-espagnole et devenu le fournisseur du groupe pour l’Europe du Sud. Perrier y décrit un dispositif comparable au redressement français. Sur l’Allemagne, qui porte Haibike, Ghost et Winora, il s’en tient au minimum : la situation relève de l’administration, les possibilités sont à l’étude. Aucune de ces informations ne figure dans le communiqué du 5 août.
C’est le genre de détail qu’on oublie quand on parle de procédure collective. Une filiale de grand groupe ne possède pas ses propres systèmes. Chez Accell, tout était mutualisé. Deux cellules de crise ont donc été montées dans l’urgence : une pour les fournisseurs, dans le bureau voisin du sien à Dijon, une autre en Espagne pour l’informatique.
« Pour le coup, c’était centralisé à 100 %. Il va falloir être très, très attentif à ça », résume-t-il. Autrement dit, une marque de 80 ans doit réapprendre à commander, facturer et livrer avec des outils qui ne lui appartiennent pas. Ce n’est pas le sujet qui fait les gros titres, c’est celui qui peut arrêter une usine.
Perrier a 36 ans et vient de décider de lâcher le quotidien. Le calcul est simple : il reste dix-neuf jours avant l’audience, et il doit être disponible pour le futur administrateur judiciaire, pour les institutions et surtout pour d’éventuels investisseurs. « Je vais me focaliser maintenant sur Lapierre », prévient-il.
« On a un plan. Maintenant, il va falloir le matérialiser et le rendre sexy », dit-il, avant de poser l’équation sans détour : « la taille de notre problème, elle sera à la hauteur de la taille du BFR (besoin en fonds de roulement ; ndlr) dont on a besoin pour relancer la machine ». Traduction : il faut de la trésorerie, et beaucoup.

Pour les 106 salariés, rien ne bouge dans l’immédiat. L’activité continue, la priorité affichée est le paiement des salaires, et Perrier assure que l’entreprise est à jour de ses dettes sociales et fiscales. Devant un tribunal de commerce, l’argument pèse. Il glisse au passage un hommage inattendu au régime de garantie des salaires, qui prend le relais quand l’employeur ne peut plus payer.
En revanche, il refuse de garantir quoi que ce soit sur l’emploi ou sur la structure. « Ça serait être kamikaze », tranche-t-il. Le communiqué officiel dit la même chose en plus lisse, en promettant de préserver le maximum des 106 emplois. Le maximum n’est pas la totalité, et la nuance est délibérée.
En mai 2025, Perrier nous recevait à Dijon pour un entretien en deux volets, l’un sur son plan de reconquête, l’autre sur sa stratégie produits. Il y présentait Lapierre comme le maillot jaune du groupe : « Elle pèse près de 60 % de notre activité vélo en France. » Les vélos électriques Lapierre représentaient alors 45 % des ventes.
Quinze mois plus tard, le plan tient toujours. C’est l’actionnaire censé le financer qui a disparu. Interrogé à l’époque sur la façon de diriger un groupe à cet âge, il nous répondait que les convictions et le bon sens permettent de gérer n’importe quelle entreprise à n’importe quel âge. La formule est sur le point d’être sérieusement testée.
Le 20 juillet, l’entreprise diffusait un communiqué d’anniversaire présentant Lapierre comme le « fleuron du groupe Accell », entrant dans sa neuvième décennie avec de nouvelles ambitions mondiales et visant en priorité l’Allemagne et les Pays-Bas. Soit très exactement les deux zones qui viennent de céder. Le document annonçait 113 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, contre 99,1 millions en 2025.
Le détail le plus parlant tient à la signature. Le 20 juillet, Perrier signait « Vice-Président d’Accell France et South Europe ». Le 6 août, il signe « directeur général de Cycles Lapierre ». Le cordon a été coupé jusque dans le bas de page. À sa nomination fin 2024, la presse économique évoquait 140 salariés à Dijon. Ils sont 106.
Il y a une nuance à relever entre le communiqué et l’entretien. Le premier parle de plan de continuation, de retour à la pleine autonomie et de faire entrer un investisseur. Juridiquement, cela signifie que la société survit, recapitalisée. Au téléphone, Perrier emploie une autre formule.
Il évoque la recherche d’« un futur propriétaire qui a à peu près la même vision de ce qu’on veut faire de Lapierre », ce qui décrit plutôt une cession. Les deux scénarios coexistent dans un redressement et rien n’est arbitré à ce stade. Il reconnaît en revanche qu’il y a déjà eu des marques d’intérêt, industrielles comme financières.
Reste la question du repreneur, et elle est sensible. Le secteur a vu passer ces dernières années des reprises à l’euro symbolique dont les promesses n’ont pas toutes été tenues. Perrier refuse de nommer qui que ce soit, mais il pose une limite.
« L’industrie, on la connaît », dit-il, en rappelant douze ans de métier, passés notamment chez CycleLab puis Merida avant Accell. « Il y a des pistes sur lesquelles tu sais d’ores et déjà que tu n’iras pas. » Avec une réserve lucide : « si tu es au bord du précipice et que ta seule option, c’est d’avoir un fonds derrière toi, il faudra quand même analyser les tenants et les aboutissants ».

Le tribunal de commerce de Dijon décidera d’ouvrir ou non la procédure. Si elle est ouverte, une période d’observation de six mois s’engage, renouvelable jusqu’à dix-huit mois. En parallèle, l’entreprise mobilise la préfecture, la Région Bourgogne-Franche-Comté, Dijon Métropole, la Ville de Dijon, ses banques et ses fournisseurs, en précisant que cela ne remplace pas l’investissement privé.
D’ici là, l’usine dijonnaise continue de tourner. Elle assemble 20 000 à 25 000 vélos haut de gamme par an, et l’entreprise assure que commandes, livraisons, garanties et pièces détachées suivent leur cours. Perrier, lui, veut y croire : « c’est peut-être une chance pour Lapierre de redevenir Lapierre. » La formule est belle. Elle suppose surtout que quelqu’un accepte d’en payer le prix.
William Perrier nous a contactés de sa propre initiative jeudi 6 août en début d’après-midi. L’entretien téléphonique a duré un peu moins de vingt minutes et les propos sont retranscrits tels qu’ils ont été tenus. Nous les avons recoupés avec le communiqué de Cycles Lapierre du 5 août, avec celui diffusé le 20 juillet pour les 80 ans de la marque, et avec les données publiées au registre du commerce.
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