
Le tribunal de commerce de Dijon a ouvert le redressement judiciaire des Cycles Lapierre le 25 août. La marque a réduit ses pertes de 19,1 millions d’euros en un an et obtient six mois d’observation. Il lui en reste deux pour prouver qu’elle peut financer son activité.
C’est la décision que Cycles Lapierre était venue chercher. Mardi 25 août au matin, le tribunal de commerce de Dijon a ouvert la procédure de redressement judiciaire déposée le 5 août, le jour même où le groupe Accell demandait un sursis de paiement aux Pays-Bas. La marque dijonnaise, fondée en 1946, obtient une période d’observation de six mois et le gel de son passif. Elle n’obtient pas d’investisseur, et c’est tout le sujet des semaines qui viennent.
Le jugement ouvre une période d’observation de six mois, placée sous le contrôle du tribunal. Les contrats de travail ne sont pas rompus, les 106 salariés restent aux effectifs et les documents de la procédure prévoient une information régulière du comité social et économique. William Perrier, directeur général, a résumé la portée de la décision sur LinkedIn : « elle ne signifie pas que tout est réglé, ni que Lapierre est sauvé ». Elle donne du temps, pas une solution.
Le communiqué de l’entreprise fixe une échéance plus courte que les six mois affichés. Dans les deux premiers mois, Lapierre devra démontrer qu’elle dispose des capacités nécessaires pour financer la poursuite de son activité. Autrement dit, la vraie date à surveiller n’est pas février 2027 mais la fin octobre 2026. Un redressement sans trésorerie se termine en cession ou en liquidation, quelle que soit la durée théorique de l’observation. Le compte à rebours commence maintenant.
Sur le terrain, l’activité n’a pas cessé. L’entreprise indique avoir piloté sa trésorerie au quotidien depuis le 5 août, suivi ses clients commande par commande et mobilisé fournisseurs, services de l’État et collectivités. L’assemblage, lui, va reprendre progressivement, ce qui confirme qu’il avait ralenti pendant ces trois semaines présentées comme une période de préparation. Nous avions détaillé cette mécanique de survie dans notre entretien avec William Perrier, au lendemain du décrochage.
À lire aussiAccell déclaré en faillite : Lapierre, Raleigh, Batavus et Babboe perdent leur maison mèreLe communiqué livre pour la première fois les comptes de la société. Cycles Lapierre SAS a réalisé 99,1 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Surtout, sa perte d’exploitation est passée de 46,3 à 27,2 millions d’euros entre 2024 et 2025, soit 19,1 millions de moins en un an et une amélioration de plus de 41 %. L’entreprise met en avant cette trajectoire, et elle a raison : la pente est la bonne.
Reste l’ordre de grandeur. Perdre 27,2 millions d’euros pour 99,1 millions de ventes, c’est encore perdre 27 centimes par euro facturé. L’entreprise ne le cache pas et écrit que « ces résultats ne signifient pas que le redressement est acquis ». Un investisseur devra donc financer deux choses à la fois, le comblement de cette perte résiduelle et le besoin en fonds de roulement nécessaire pour relancer les achats de composants.
C’est exactement la leçon de notre analyse comparée d’Accell, de Trek et de Pon : ce n’est pas le marché qui décide qui tombe, c’est le bilan. L’atelier dijonnais assemble environ 25 000 vélos par an. En 2024, l’entreprise stockait encore plus de 45 000 vélos dans huit entrepôts, selon le reportage de Franceinfo. Écouler ce stock a coûté la marge, année après année.
Le plan que Lapierre va exécuter sous le contrôle des organes de la procédure tient en quatre priorités. Sécuriser l’activité immédiate, c’est-à-dire la trésorerie, les salaires, les commandes livrables, le SAV et les approvisionnements. Finaliser un plan d’affaires autonome fondé sur la rentabilité par produit, client et canal. Sécuriser l’autonomie juridique et opérationnelle. Accélérer la recherche d’un investisseur industriel ou financier capable d’apporter des fonds propres.
La troisième priorité est la plus discrète et la plus dangereuse. Elle porte sur les droits nécessaires à l’exploitation de la marque et des produits, sur les systèmes d’information, sur la logistique et sur les contrats essentiels. Chez Accell, tout était mutualisé, de l’informatique espagnole aux achats groupés. Une marque de 80 ans doit réapprendre à commander, facturer et livrer avec des outils qui ne lui appartiennent pas encore.
Les statistiques, elles, ne sont pas clémentes. Sur les 352 entreprises du vélo passées devant un tribunal de commerce que nous avons recensées, 15 seulement sont ressorties avec un plan. Lapierre part avec des atouts que la plupart n’avaient pas, un site industriel, une R&D, un réseau de plus de 3 000 revendeurs et une notoriété intacte. Mais le patrimoine ne paie pas les composants.
À lire aussiLapierre lâché par Accell : « Il n’y a plus d’actionnaire, il n’y a plus rien »Concrètement, un redressement judiciaire n’est ni une liquidation ni une fermeture. Les vélos continuent de sortir de Dijon, les commandes sont traitées, le service après-vente fonctionne et les garanties restent portées par la société. Pour les revendeurs, la question sensible reste l’approvisionnement en pièces détachées, qui dépend directement de la trésorerie disponible et des accords passés avec les fournisseurs pendant la période d’observation.
Le contexte de marché n’est pas uniformément noir. La filière française pèse encore 3,11 milliards d’euros et certains segments progressent, le gravel de 18 %, la réparation de 10,5 % et la production française de 3,4 %. Lapierre est présente sur le VTT et le gravel haut de gamme, exactement là où la demande tient le mieux. Le problème n’a jamais été le produit, il est financier depuis le début.
Le calendrier est désormais lisible. Fin octobre, l’entreprise devra avoir prouvé qu’elle peut se financer. D’ici février, elle devra avoir un investisseur et un plan de continuation. Entre les deux, chaque vélo assemblé et chaque client servi compte comme argument commercial. Le réseau Cyclable, entré en redressement en mars, rappelle que dans ce secteur six mois d’observation passent très vite.
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