AccueilMarchéSolex, Gitane, Peugeot : criblé de dettes, le repreneur des marques françaises contre-attaque

Solex, Gitane, Peugeot : criblé de dettes, le repreneur des marques françaises contre-attaque

Usine de vélos électriques du groupe Rebirth à Saint-Lô, dans la Manche, dont l'agglomération demande l'évacuation pour le 20 août 2026
L'usine de Saint-Lô, où un huissier est attendu le 20 août. © Groupe Rebirth

Sommé de quitter son usine de Saint-Lô le 20 août, le groupe Rebirth (Solex, Gitane, Peugeot Cycles, Cowboy) accumule les décisions de justice. Nous avons lu celles qui sont publiques et les comptes déposés aux greffes. Son président nous a répondu point par point : il revendique plus de 70 millions d’euros d’apports de ses associés et annonce une levée de fonds à l’automne.

L’affaire en bref. Le groupe Rebirth a racheté ces dernières années plusieurs marques françaises de vélos en difficulté : Solex, Gitane, Peugeot Cycles, Easybike, Angell ou encore Cowboy. Notre enquête, fondée sur des documents publics, montre que le repreneur est lui-même en grande fragilité financière : dettes massives, loyers et factures impayés, condamnations en justice, et trois procédures d’expulsion en cours, deux à Paris et une à Saint-Lô, où un huissier est attendu le 20 août. Aucune de ces trois procédures n’est à ce jour définitive : la première est un référé, la deuxième est frappée d’appel au fond, la troisième fait l’objet d’un recours examiné en septembre. Sollicité avant publication, Grégory Trebaol nous a adressé des réponses détaillées, intégrées à chaque section de cet article.

Le 20 août, un huissier se présentera devant l’usine de Saint-Lô pour constater si le groupe Rebirth a quitté les lieux. Depuis mai, l’affaire est racontée comme un bras de fer local entre un industriel et une collectivité. Nous l’avions couverte ainsi, comme tout le monde.

Nous avons voulu vérifier. En lisant les décisions de justice publiées, les annonces légales et les comptes déposés par les sociétés du groupe, un autre récit apparaît. Saint-Lô n’est pas un accident : c’est un épisode d’une série documentée, jugement après jugement, depuis 2019.

Nous avons soumis l’ensemble de ces points au groupe avant publication. Grégory Trebaol a choisi de répondre, longuement et sur presque tous les sujets. Ses réponses figurent ci-dessous, à l’endroit où elles portent.

Chronologie du groupe Rebirth, repreneur de Solex, Gitane et Peugeot Cycles : rachats et annonces en haut, procédures et impayés en bas, de 2019 au 20 août 2026
Rachats et décisions de justice s’accélèrent ensemble. © Cleanrider

Mars 2026 : la holding expulsée à Paris

Commençons par le plus récent. Le 19 mars 2026, le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris condamne Rebirth Group Holding, la maison mère, à quitter un local commercial loué 42 000 euros par an à un particulier. L’ordonnance est publique : 42 739,71 euros dus, clause résolutoire acquise, expulsion au besoin avec le concours de la force publique.

Une ordonnance de référé est exécutoire, mais provisoire par nature : elle ne tranche pas le fond du litige. Le détail qui frappe : à l’audience du 2 février, personne ne s’est présenté pour la société. Aucune contestation, aucun argument. Sept semaines plus tard, Saint-Lô Agglo annonçait sa propre procédure d’expulsion.

Grégory Trebaol l’explique sans détour : ce contentieux lui « a échappé », ce qui est la raison pour laquelle personne n’était à l’audience. Il indique que son conseil discute avec la partie adverse en vue d’une issue transactionnelle, dans l’intention de conserver le local.

Le BHV, l’autre front parisien

Un mois plus tard, la cour d’appel de Paris tranche un second dossier parisien. Depuis 2014, le groupe exploitait un espace au 40 rue de la Verrerie, attenant au BHV Marais : d’abord une boutique Solex, devenue en 2018 le concept store multimarque Mobicity et ses 140 mètres carrés. Mais le contrat de commission à la vente qui liait MGF, aujourd’hui Rebirth Distribution, au grand magasin avait été résilié dès le 19 janvier 2020.

Le 18 septembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris ordonne l’expulsion et fixe à 10 850 euros par mois l’indemnité d’occupation due depuis octobre 2022. Rebirth Distribution a fait appel de ce jugement, et demandé au premier président d’en suspendre l’exécution dans l’intervalle. Cette demande de suspension a été déclarée irrecevable le 16 avril 2026, avec 3 000 euros à verser à chacune des deux sociétés du grand magasin. L’appel sur le fond, lui, reste pendant : le jugement de septembre 2025 n’est donc pas définitif.

Le groupe rappelle le mécanisme du contrat : le grand magasin encaissait le chiffre d’affaires du corner et devait le lui restituer après déduction d’un loyer. Grégory Trebaol situe l’origine du litige en 2019, dans le contexte de la procédure collective, et estime que l’appel « va dans le bon sens », le BHV ayant selon lui reconnu depuis être débiteur. Nous n’avons pas pu vérifier ce dernier point, qui ne ressort pas des décisions publiées.

Saint-Lô : un bail éteint depuis juillet 2025

Reste la Normandie, le front le plus ancien. Le bâtiment de plus de 4 000 mètres carrés a été construit en 2015 par l’agglomération pour Mobiky-Tech, devenue Rebirth Factory, qui devait l’acquérir. Elle n’y est jamais parvenue : lors du redressement judiciaire ouvert en 2019, la justice a ordonné la restitution du local à la collectivité, tout en y maintenant l’activité. Le montage avait donc déjà échoué une première fois.

Un bail commercial a suivi. Saisi une nouvelle fois pour impayés, le tribunal judiciaire de Coutances accorde le 23 novembre 2023 une dernière période probatoire de deux ans, assortie d’une clause résolutoire automatique. Elle n’a pas été tenue : selon l’agglomération, le bail a pris fin en juillet 2025 et l’entreprise occupe depuis les lieux sans droit ni titre. Son communiqué du 11 mai 2026 fait état de seize mises en demeure depuis janvier 2024, dont quatre pour la seule année 2026, et d’un préjudice de 122 665,81 euros, qui recouvre des loyers dus depuis la fin 2025, des taxes et des frais.

Le groupe contredit frontalement cette lecture. Selon Grégory Trebaol, l’agglomération lui a signifié un commandement de quitter les lieux « de manière unilatérale », sans s’appuyer sur aucune décision de justice, ce qui justifie à ses yeux la saisine des juridictions compétentes. Il se dit « pas spécifiquement inquiet » sur l’issue de ces procédures et précise que les conseils des deux parties continuent d’échanger. Le recours qu’il a déposé n’est pas suspensif et ne sera examiné qu’en septembre.

Trente et un salariés travaillent sur le site. Grégory Trebaol reconnaît par ailleurs trois mois de retard de loyer et les assume : une façon, a-t-il déclaré à France 3 Normandie, de se faire entendre sur un dossier de TVA. Le groupe soutient qu’en 2019, lors de la restitution des murs, il a acquitté à la place de l’agglomération 800 000 euros de TVA dus à l’État. La collectivité le nie formellement : son avocat a écrit en février 2026 que rien ne lui avait été versé à ce titre.

Un chèque sans provision remis à l’huissier

Trois fronts en dix-huit mois. Ils ne sortent pas de nulle part. Un arrêt de la cour d’appel de Paris du 3 octobre 2024, resté inaperçu, documente un épisode remarquable. En février 2023, la société MGF remet au commissaire de justice d’un créancier un chèque couvrant la totalité de sa dette. Le chèque revient sans provision.

Le juge de l’exécution en a conclu que la bonne foi de la société était exclue et a rejeté sa demande de délais de paiement. La cour d’appel a confirmé ce rejet, mais par d’autres motifs, la société n’apparaissant pas en capacité de payer. Le même arrêt relève qu’une saisie sur ses comptes bancaires, en janvier 2023, s’était révélée totalement infructueuse : d’autres créanciers étaient déjà passés avant.

Interrogé sur cet épisode, Grégory Trebaol répond que « le sujet est clos », sans autre explication.

Ce dossier relève, comme tous ceux cités dans cet article, du contentieux civil et commercial. Aucune procédure pénale n’est ouverte à la connaissance de la rédaction.

Le plan de dix ans résolu au bout de treize mois

Il faut remonter à l’origine. Le 13 septembre 2019, le tribunal de commerce de Coutances ouvre un redressement judiciaire à l’égard de MGF, avec une date de cessation des paiements fixée au 1er octobre 2018. Le 13 novembre 2020, la procédure est étendue à deux autres sociétés du groupe : Financière GMT, devenue depuis Rebirth Group Holding, et Sinbar, devenue Solex. La holding et la marque emblématique étaient donc dans la même procédure que la société d’exploitation. Le 18 juin 2021, le tribunal arrête un plan de redressement au bénéfice des trois sociétés, pour une durée de dix ans. Treize mois plus tard, le 12 juillet 2022, il en prononce la résolution.

Pourquoi ? Sur ce point, deux versions coexistent. La cour d’appel de Paris écrit que la résolution est survenue à la suite d’une « mésentente avec l’administrateur judiciaire » au sujet du paiement de la rémunération de ce dernier. Grégory Trebaol, lui, indique que c’est le groupe qui a sollicité cette résolution, en raison des contraintes que le plan faisait peser sur lui, et que le tribunal l’a accordée à charge pour lui de solder les dettes restantes. Les deux lectures ne sont pas nécessairement incompatibles ; on relèvera toutefois que la première figure dans un arrêt rendu en 2024, dans une affaire où la société du groupe était partie.

La dette URSSAF, ramenée de 3 à 1,3 million selon le groupe

Toujours dans le même arrêt, une phrase passée inaperçue : « l’Urssaf l’a assignée en liquidation judiciaire le 18 avril 2024 ». L’organisme de recouvrement social a donc saisi le tribunal au printemps 2024. L’information ressort, précise la cour, des pièces produites par la société elle-même.

Ce n’était pas la seule. Treize mois plus tard, dans un autre dossier, Rebirth Group Holding invoque devant le juge de l’exécution « l’assignation en liquidation judiciaire introduite par l’URSSAF le 16 mai 2025 ». Le magistrat précise qu’elle vise une autre société du groupe, sans la nommer.

C’est ici que la réponse du groupe apporte le plus. Grégory Trebaol indique qu’une partie significative du passif de l’ancien plan a été payée, à l’exception de la dette URSSAF, qui a justifié cette assignation, qu’il qualifie de demande de redressement judiciaire là où l’arrêt parle de liquidation. Il précise surtout que la procédure est toujours pendante, et qu’elle évolue selon lui favorablement : sur les 3 millions d’euros initialement réclamés, le tribunal n’aurait retenu que 1,3 million réellement dû. Il attend une issue dans les prochains mois. Nous n’avons pas pu vérifier ces montants, qui ne figurent dans aucune décision publiée.

Une précision nécessaire, que sa réponse impose : à ce jour, aucune procédure collective n’a été ouverte à l’encontre de Rebirth Distribution, Rebirth Factory, Rebirth Group Holding, Re-Cycles France ou Solex. Une assignation est une demande d’un créancier, pas un jugement, et celle de 2024 n’a pas été tranchée. En revanche, plusieurs sociétés reprises par le groupe sont, elles, passées par une procédure collective avant ou après leur acquisition : c’est le cas d’Ovelo Cycles et de Zebra, la maison mère d’Angell.

Vingt-sept millions de dettes, dix-sept années de ventes

L’arrêt d’octobre 2024 cite les comptes certifiés de Rebirth Distribution : 27,40 millions d’euros de dettes au 31 décembre 2023, pour un chiffre d’affaires de 1,57 million. Dix-sept années de ventes. Le résultat net est négatif de 7,8 millions, après moins 10,9 millions l’année précédente ; le résultat d’exploitation ressort à moins 5 millions.

Une précision indispensable : ce chiffre de 27,40 millions est celui du 31 décembre 2023. Une partie de ces dettes a depuis été convertie en capital, opération que nous détaillons plus bas. Or une dette convertible suppose un créancier qui accepte de devenir actionnaire : la part de dette actionnaire est donc substantielle. Les comptes publiés ne permettent pas d’en établir la ventilation exacte entre compte courant d’associé, fournisseurs et organismes sociaux.

Sa société sœur de Saint-Lô, Rebirth Factory, aligne quatre exercices déficitaires pour près de 14 millions de pertes cumulées, des capitaux propres négatifs de 4,5 millions et une trésorerie de 39 euros au 31 décembre 2024, selon ses comptes déposés au greffe.

Un dernier document mérite d’être signalé : une observation portée au registre national des entreprises le 28 janvier 2025 fait état de la « continuation de la société malgré un actif net devenu inférieur à la moitié du capital social », décidée en assemblée générale le 14 décembre 2023.

Publimag, Elyone, Xerox : la série des impayés jugés

Autour de ces bilans, les condamnations s’égrènent. L’agence Publimag obtient 9 936 euros en référé en février 2025, pour une facture de février 2024. Le prestataire informatique Elyone fait résilier ses contrats aux torts de Rebirth Factory en septembre 2025, avec près de 26 000 euros de condamnations. Xerox récupère ses deux copieurs et obtient plus de 28 000 euros en octobre 2025, les loyers ayant cessé d’être payés dès mai 2024.

Ces trois décisions sont de première instance, et celle obtenue par Publimag est une ordonnance de référé, donc provisoire. Nous n’avons pas connaissance d’appels. Le groupe ne s’est pas exprimé sur ces trois dossiers.

Dans ces trois affaires, comme à l’audience d’expulsion parisienne, la société visée ne s’est pas présentée. Le tribunal relève dans le dossier Elyone qu’elle « ne fournit aucun argument propre à justifier sa résistance ». Le prestataire y expliquait avancer 4 000 euros de licences par mois pour son client, ses propres comptes étant à découvert, tout en maintenant le service pour ne pas paralyser l’activité du groupe.

Des saisies sur les comptes de la maison mère

La holding elle-même a été touchée. En janvier puis en février 2025, une société de conseil sportif a fait pratiquer, sur le même titre exécutoire, deux saisies-attribution successives de plus de 160 000 euros chacune sur les comptes de Rebirth Group Holding, en vertu d’une ordonnance du tribunal de commerce de Rouen. Il s’agit bien de deux saisies portant sur la même créance, et non de deux dettes distinctes. La holding a demandé la mainlevée et un échéancier sur vingt-quatre mois. Le juge de l’exécution a tout rejeté le 2 juillet 2025.

Deux enseignements. Dans ses écritures, la holding indique que la saisie a bloqué l’intégralité de ses comptes, « soit 763 276,60 euros » : le groupe n’est donc pas dépourvu de ressources. Mais c’est aussi dans ce dossier qu’apparaît la seconde assignation de l’URSSAF, celle de mai 2025.

Soixante-dix millions annoncés, quarante-sept convertis en capital

Graphique comparant à la même échelle les 70 millions d'apports revendiqués par le groupe Rebirth, les 46,8 millions de dettes converties en capital et les montants réellement entrés en caisse
Ce que les associés annoncent et ce que les comptes montrent. © Cleanrider

Comment tient un groupe pareil ? Grégory Trebaol donne sa réponse : le soutien de ses associés, qui lui auraient apporté « plus de 70 millions d’euros ». C’est cet argent, dit-il, qui explique les augmentations de capital successives et qui a financé les acquisitions de Cycleurope, d’Ovelo Cycles et de Cowboy. Les comptes publiés ne permettent pas de vérifier ce total, ni d’en établir la répartition.

Ce que les annonces légales montrent, en revanche, est précis. Le capital social de Rebirth Distribution, stable à 15,43 millions d’euros jusqu’en février 2025, est ramené à 1 722 826,20 euros, puis porté à 19 764 659,85 euros, soit une conversion de 18,04 millions, puis à 24 664 659,85 euros, soit 4,9 millions de plus. Chez Re-Cycles France, le capital passe de 7,55 à 16,70 millions, soit 9,15 millions convertis. Le même exercice a lieu chez Solex dès 2023 et chez Rebirth Factory. Au total, près de 47 millions d’euros de dettes converties en capital.

Or ces conversions sont suivies, à quelques jours d’intervalle, de réductions de capital destinées à absorber les pertes antérieures. Chez Rebirth Distribution, le capital monte à 23,43 millions puis retombe à 1,72 million. Chez Rebirth Factory, il monte à 11,93 millions puis retombe à 477 309,70 euros. Soit 33,2 millions d’euros de capital effacés en deux opérations.

Ce mécanisme, appelé coup d’accordéon, est courant et parfaitement légal : un actionnaire créancier renonce à sa créance et absorbe la perte. Il faut en comprendre la mécanique pour lire les deux récits ensemble. Une conversion n’enregistre pas de l’argent frais : elle transforme en capital des sommes entrées auparavant, sous forme de prêts ou de comptes courants. Les apports de trésorerie que revendique le groupe ont donc pu avoir lieu, mais avant l’écriture comptable, et rien dans les documents publiés n’en atteste le montant. Ce que ces documents montrent, c’est qu’au terme de l’opération il restait 39 euros en caisse chez Rebirth Factory, et qu’une seule société du groupe gagne de l’argent : Re-Cycles France, l’ex-Cycleurope de Romilly, 161 831 euros de bénéfice pour 27,37 millions de chiffre d’affaires. Une marge de 0,6 %, qui porte tout l’édifice.

Pendant ce temps, les acquisitions s’enchaînent

Car c’est le paradoxe central : plus les jugements s’accumulent, plus le groupe achète. Cycleurope, ses marques Gitane et Peugeot Cycles et l’intégralité de ses effectifs en septembre 2024, une entrée au capital du breton Roold en juin 2025, la reprise de Zebra, maison mère d’Angell, en juillet, puis 80 % du capital de Cowboy en décembre. À chaque fois, des sociétés en difficulté, reprises avec leur passif.

Le cas Angell est éclairant. Le tribunal de commerce de Bobigny arrête son plan de redressement le 16 juillet 2025 et Marc Simoncini cède Zebra pour un euro symbolique. Rebirth reprend les dix-neuf salariés restants et environ 1,7 million d’euros de dettes.

Un dossier complète la liste : Ovelo Cycles, spécialiste varois du vélo cargo, dont Grégory Trebaol avait pris la gérance en 2025. La société avait été placée en redressement judiciaire en août 2024, puis en liquidation le 20 octobre 2025. La cour d’appel d’Aix-en-Provence a infirmé cette liquidation en janvier 2026 et arrêté un plan de redressement, ce que Grégory Trebaol confirme et que le BODACC atteste. L’entreprise poursuit donc son activité.

Et fin juin 2026, alors que la holding vient d’être condamnée à l’expulsion et que Saint-Lô a lancé sa procédure, le groupe rachète encore : Loewi, spécialiste francilien du vélo électrique reconditionné. Cowboy illustre l’addition : ses comptes 2024, déposés à la Banque nationale de Belgique sous le numéro d’entreprise 0669908031, affichent 21,7 millions de chiffre d’affaires, 25,9 millions de pertes et des capitaux propres négatifs de 43,2 millions.

Une nuance sur Cycleurope, que Grégory Trebaol présente comme étant en cessation des paiements lors de sa reprise. Les difficultés de la société ont été traitées par une conciliation homologuée le 2 octobre 2024, procédure ouverte aux entreprises qui ne sont pas en cessation des paiements depuis plus de quarante-cinq jours, et aucune procédure collective la concernant ne figure au BODACC.

L’argent public : des aides attribuées, des montants non publiés

En octobre 2025, le groupe annonce 7,8 millions d’euros d’investissement dans l’usine de Saint-Lô : un atelier de cadres carbone, une ligne d’assemblage suspendue, une modernisation complète. Le projet, baptisé Cyreine Verte et mené avec l’équipementier Actia, figure parmi les vingt-huit lauréats de l’appel à projets France 2030 « Industrie du vélo » annoncés le 7 juillet 2025.

Aucun montant n’est publié ; le groupe indique que l’État financera 28 % de l’investissement. La société retenue s’appelle Rebirth Factory : celle dont les comptes affichent 39 euros de trésorerie, et dont l’usine employait alors 36 salariés, contre 31 aujourd’hui. S’y ajoute une aide ADEME de 419 603 euros accordée le 29 octobre 2025 à Re-Cycles France, au titre du Fonds vert, pour une « ligne de production de vélos à assistance électrique Mobiky à Romilly-sur-Seine ». Le montant figure dans le jeu de données des aides financières de l’ADEME, consulté le 12 août 2026. Mobiky est la marque historique de Saint-Lô : la ligne subventionnée est donc installée dans l’Aube, et non en Normandie.

Une précision nécessaire : ces aides sont attribuées puis versées par tranches, sur présentation de justificatifs de dépenses, et ne constituent pas un chèque remis d’avance. Aucune irrégularité n’est alléguée ni constatée. La question posée ici n’est pas celle de leur légalité, mais celle de la solidité financière des sociétés qui les portent.

Romilly, l’usine promise et le calendrier réel

Reste le grand récit du groupe : l’usine neuve, 150 000 à 200 000 vélos par an, livraison fin 2027. La réalité administrative est plus modeste. Le site se trouve à Maizières-la-Grande-Paroisse, en périphérie de Romilly, et la consultation du public sur le dossier environnemental s’est achevée le 29 juin 2026.

À notre connaissance, l’arrêté préfectoral n’est pas encore pris. Interrogé, Grégory Trebaol indique que « tout est en ordre à date » sur ce projet, tout en reconnaissant un retard qu’il juge normal pour une opération de cette nature.

La surface annoncée a oscillé entre 25 000 et 36 000 mètres carrés selon les périodes, y compris dans nos propres colonnes, avant de s’établir autour de 29 000. Quant aux volumes, il faut les rapporter à l’existant. L’usine de Saint-Lô sort aujourd’hui entre 85 et 125 vélos par jour, et le groupe revendique environ 65 000 unités produites en 2025, tous sites confondus. Viser 150 000 à 200 000 représente donc deux à trois fois sa production actuelle, et suppose que le site de l’Aube absorbe l’essentiel de l’activité aujourd’hui répartie entre Romilly et Saint-Lô. Le changement d’échelle est réel ; il n’est pas hors d’atteinte.

Une levée de fonds de quinze millions visée à l’automne

C’est l’information la plus neuve. Grégory Trebaol annonce une levée de fonds en cours, dont la finalisation est prévue en septembre et octobre 2026, avec l’objectif de réunir « au moins 15 millions d’euros ». Il n’en précise ni les investisseurs ni la structure d’accueil.

Ce calendrier place l’opération juste après deux échéances judiciaires : le passage de l’huissier à Saint-Lô, le 20 août, et l’examen en septembre du recours déposé contre la procédure d’expulsion.

Le pari, et il n’est pas absurde

Il faut dire ce que le groupe tente, parce que c’est cohérent, et parce qu’il l’assume désormais explicitement. Grégory Trebaol replace d’abord son cas dans celui de la filière. Il rappelle la vague de restructuration du vélo à assistance électrique et s’appuie sur les chiffres que nous avons publiés dans cette série : sur 352 sociétés entrées en procédure collective, 22 seulement ont obtenu un plan et 15 poursuivent leur activité. « Rebirth n’a pas fait exception à cette réalité et en a pris acte », écrit-il.

De là, une stratégie qu’il qualifie de « résolument offensive » : multiplier les acquisitions pour accroître les capacités de production, les actifs et le réseau de distribution, afin de rendre le groupe indépendant et, dit-il, de ne pas reproduire les erreurs de ses concurrents. L’idée est de maîtriser toute la chaîne : des marques patrimoniales, deux sites de production, un réseau de 105 magasins Vélo & Oxygen, une filière de réemploi confiée au breton Roold, une plateforme de reconditionnement avec Loewi. S’y ajoutent des marchés significatifs, dont la fourniture à La Poste de 4 000 vélos cargos et 5 000 vélos de facteurs.

Aucun acteur français n’a tenté cette intégration verticale à cette échelle. Si elle aboutit, le groupe devient l’industriel du vélo que la filière réclame depuis quinze ans, avec l’usine de l’Aube en pièce maîtresse et la relance de Peugeot Cycles en vitrine, annoncée en juin 2026 aux 24 Heures du Mans pour une commercialisation fin 2026. Le groupe revendique 75 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, et un effectif porté à environ 400 salariés après l’intégration de Cowboy.

Mais c’est un pari, et les décisions de justice en montrent le coût. Chaque reprise ajoute un actif et un besoin de trésorerie, quand le calendrier ne pardonne pas : l’usine de l’Aube n’est pas construite, l’arrêté préfectoral n’est pas pris, et le site normand pourrait être perdu avant que le nouveau ne sorte de terre. Rien de tout cela ne dit que la stratégie est mauvaise. Tout dit qu’elle coûte, aujourd’hui, plus qu’elle ne rapporte.

Le 20 août, et après

Il faut le dire, parce que ce n’est pas la règle : sollicité sur dix points précis, le groupe Rebirth a répondu, et sur presque tous. Beaucoup d’entreprises placées dans cette situation choisissent le silence ou le communiqué. Grégory Trebaol a préféré expliquer, reconnaître ce qui devait l’être et contester le reste. Cet article en est meilleur. Certains sujets restent sans réponse à ce stade, au premier rang desquels la trésorerie actuelle du groupe et le détail des 70 millions d’apports ; ils trouveront peut-être leur réponse dans les prochains comptes déposés, que nous lirons.

Il ne s’agit pas de prédire l’avenir du groupe : des entreprises très endettées survivent, et celle-ci a démontré une réelle capacité à durer. Il s’agit de rétablir la symétrie de l’information. Les marques rachetées sont patrimoniales, les salariés sont réels, l’argent public aussi. Les décisions de justice, elles, sont publiques et convergentes.

Le 20 août, l’huissier de Saint-Lô écrira la prochaine ligne de cette chronologie. La suivante appartiendra peut-être au préfet de l’Aube, au tribunal qui examinera le recours en septembre, ou aux investisseurs de la levée de fonds annoncée pour l’automne. Nous continuerons de lire les documents. C’est long, c’est aride, et c’est décidément très instructif.

Comment nous avons travaillé

Sources, toutes accessibles depuis les liens de l’article : décisions de justice publiées dans la base Judilibre de la Cour de cassation et sur Pappers Justice, annonces au BODACC, comptes annuels déposés aux greffes des tribunaux de commerce et à la Banque nationale de Belgique, observations portées au registre national des entreprises, communiqués de France 2030 et de l’ADEME, jeu de données des aides financières de l’ADEME, dossier de consultation de la préfecture de l’Aube. Les mouvements de capital sont établis à partir des montants publiés au BODACC à chaque modification, dont les liens figurent dans le corps de l’article. Les déclarations antérieures de Grégory Trebaol et des représentants de Saint-Lô Agglo proviennent de France 3 Normandie en mai 2026, du Journal des Entreprises en octobre 2025 et d’une dépêche de l’AFP du 26 septembre 2024. Aucune source anonyme n’a été utilisée.

Statut des décisions : nous indiquons pour chacune si elle est définitive, frappée d’appel ou rendue en référé.

Contradictoire : le groupe Rebirth a été sollicité par écrit le 7 août sur dix points précis. Son président a répondu le même jour en contestant le délai qui lui était laissé et en demandant un report, que nous avons accordé en décalant la publication de cinq jours. Il nous a adressé le 12 août une réponse écrite détaillée, reproduite ou citée dans chacune des sections concernées, sans contrainte de format ni de longueur. Les affirmations que nous n’avons pas pu vérifier dans un document public sont signalées comme telles. Toute précision ultérieure fera l’objet d’une mise à jour signalée à nos lecteurs.

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