
Nous avons recensé une par une les 352 entreprises du vélo entrées en procédure collective depuis deux ans. Quinze seulement poursuivent aujourd’hui leur activité. Et le mot « redressement judiciaire » ne veut presque jamais dire ce qu’on croit.
Quand une marque de vélos dépose le bilan, l’information circule en quelques heures. Nous en avons nous-mêmes rendu compte, pour le fabricant tourangeau Starway, pour la marque lilloise O2feel ou pour le marseillais Iweech. Mais ces annonces ne sont que la surface : pour mesurer la crise, nous avons recensé une par une, jugement par jugement, les entreprises du secteur passées devant un tribunal entre août 2024 et août 2026. Il y en a 352, dans 81 départements. Les trois quarts sont des magasins.
Précision honnête avant d’aller plus loin : ce dernier chiffre n’est pas la révélation qu’il semble être. Nous avons remonté le temps jusqu’en 2008, et les magasins ont toujours représenté l’essentiel des faillites du vélo, autour de huit dossiers sur dix, les bonnes années comme les mauvaises. C’est la structure du métier : il y a beaucoup plus de boutiques que d’usines, donc il tombe beaucoup plus de boutiques. La crise n’a pas choisi ses victimes, elle a doublé leur nombre.
Ce que les jugements révèlent vraiment, ce sont deux choses que les communiqués ne disent jamais. La première : le rythme. Rapporté au nombre d’entreprises du secteur, environ une entreprise du vélo sur vingt est passée devant un tribunal en deux ans, soit à peu près le double du rythme moyen des entreprises françaises. Et ce rythme est le même en haut et en bas de la chaîne, chez les fabricants comme dans les boutiques.
La seconde : la sortie. Le redressement judiciaire, dans le vélo, n’est presque jamais un sauvetage. Quand un communiqué l’annonce, on entend une entreprise en train d’être sauvée, mais dans les faits ce mot est le plus souvent l’antichambre de la fermeture. Voilà l’essentiel. La suite détaille ce que nous avons compté, et ce que personne ne sait.
Le chiffre le plus brutal du recensement est celui-ci : 219 des 352 procédures s’ouvrent directement par une liquidation judiciaire, soit 62 %. Dans six dossiers sur dix, il n’y a même pas de tentative de sauvetage. Le tribunal constate que l’activité ne peut pas continuer, et la clôt.
Restent 125 dossiers ouverts avec une perspective, en redressement judiciaire ou en sauvegarde. Le tri y est rapide : sur les redressements judiciaires, un tiers basculent en liquidation, avec un délai médian de cent jours. Même la sauvegarde, la procédure la plus protectrice, n’a pas tenu sa promesse dans ce secteur : sur treize ouvertes, sept ont fini en liquidation.
Au bout de l’entonnoir, 22 entreprises ont obtenu un plan arrêté par un tribunal. Et parmi elles, 15 seulement poursuivent leur activité sous un plan de continuation, soit 4 % du total. Les sept autres relèvent d’un plan de cession : l’activité peut continuer sous un nouveau propriétaire, mais la société d’origine, elle, est liquidée, et l’entreprise en sort parfois découpée, comme les Ateliers HeritageBike, repris en deux morceaux.

La frontière entre ces deux issues n’est pas une subtilité de juriste, elle décide de qui survit. Le cas de Cycles Lapierre le montre bien, alors que le dossier est postérieur à notre relevé et que le tribunal de Dijon n’examinera la demande que le 25 août : le communiqué officiel de l’entreprise évoque un plan de continuation, quand son directeur général nous parle de trouver un futur propriétaire. Ce ne sont pas les mêmes lendemains. La prochaine fois que vous lirez « placé en redressement judiciaire », gardez ces proportions en tête.
Compter les faillites ne suffit pas, il faut les rapporter au nombre d’entreprises en activité. Nous avons donc construit ce taux, en croisant nos jugements avec les registres publics d’entreprises, à périmètre strictement identique des deux côtés. Sur deux ans, entre 4 et 7 % des commerces de vélo sont passés devant un tribunal, soit environ une boutique sur quinze à une sur vingt-trois selon la base de référence. Chez les fabricants, le taux est du même ordre, environ un sur vingt.
Deux enseignements. D’abord, contrairement à l’intuition, aucun étage de la filière n’est épargné ni sur-frappé : rapportés à leur population, magasins et fabricants tombent au même rythme. La différence de traitement médiatique ne reflète donc ni le volume, qui est chez les magasins, ni le risque, qui est partagé. Ensuite, ce rythme est élevé dans l’absolu : à titre de comparaison, la Banque de France a recensé 68 564 défaillances toutes activités confondues sur l’année 2025, ce qui situe la moyenne française autour d’une entreprise sur trente-cinq à quarante sur deux ans. Le vélo meurt environ deux fois plus vite que le reste de l’économie.

Notre comptage recoupe d’ailleurs celui de la profession. Le délégué général de l’Union Sport et Cycle, Virgile Caillet, évoquait près de 150 fermetures de magasins en 2025. Nos jugements donnent, pour la même année, de l’ordre de 160 à 170 procédures visant des commerces. Deux méthodes indépendantes, le même ordre de grandeur.
Et ce n’est pas une exception française. C’est même souvent par l’étranger que la crise arrive : l’effondrement du néerlandais Accell, premier groupe européen du secteur, a laissé sa filiale française Lapierre sans actionnaire du jour au lendemain et placé sous administration les allemandes Haibike, Ghost et Winora. Ailleurs en Europe, l’estonien Ampler, pionnier de la recharge USB-C, a disparu dans une procédure d’insolvabilité. La contraction qui frappe les entreprises françaises du vélo est un mouvement européen.
Le recensement contient un cas d’école. Vingt-deux sociétés du réseau Cyclable figurent parmi les 352, et vingt sont entrées en procédure le même jour, le 2 avril 2026. Chaque magasin du réseau étant une société distincte, une seule défaillance de groupe produit vingt lignes dans les statistiques. Le phénomène n’est pas marginal : la consolidation du marché français autour de quelques groupes multiplie ces structures en filiales.

Cette mécanique déforme tout décompte, et nous en avons fait l’expérience sur nos propres chiffres. Le Rhône ressort en tête de notre classement départemental avec 41 dossiers ; or vingt de ces 41 sont les sociétés Cyclable, domiciliées à Lyon. Sans elles, le Rhône retombe à 21 et c’est Paris, avec 31 dossiers, qui devient le premier département touché, devant le Nord et la Gironde. Un classement brut aurait publié une adresse de siège social en croyant décrire une géographie. Nous préférons montrer la correction plutôt que de la taire.
Deux chiffres manquent à ce dossier, et il nous paraît plus utile de l’écrire que de le masquer. Le premier : l’emploi. Sur 352 sociétés, nous n’avons pu documenter l’effectif que dans 16 cas, faute de source fiable, et les statistiques publiques de l’emploi ne descendent pas à un niveau assez fin pour isoler le vélo. Personne ne peut donc dire combien de postes cette vague a emportés. C’est probablement la donnée la plus importante du dossier, et elle n’existe pas.
Le second manque est plus surprenant : le nombre exact de magasins de vélo en France. Aucune statistique publique n’isole ce métier, et les deux registres officiels que nous avons croisés divergent sensiblement sur son périmètre. C’est la raison pour laquelle nos taux sont donnés en fourchettes, et c’est aussi pourquoi cette crise se mesure si mal : on ne compte bien que ce qu’on a d’abord défini.
Un dernier signal, à manier avec prudence : en 2025, environ un tiers des procédures du secteur visaient des entreprises en nom propre, contre un dixième avant 2019. Des personnes, pas des sociétés anonymes. Le niveau redescend en 2026, il est donc trop tôt pour parler de tendance, mais pas pour le surveiller.
Reste que le métier ne s’éteint pas, il se déplace. Selon l’Union Sport et Cycle, la réparation a progressé de 10,5 % en 2025, à 128 millions d’euros chez les professionnels, et le nombre d’opérations a bondi de 53 % depuis 2019. Son délégué général va plus loin : il se répare désormais en France trois fois plus de vélos qu’il ne s’en vend de neufs. Pour les boutiques qui tiennent, l’avenir ressemble moins à un comptoir de vente qu’à un atelier.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Sociétés recensées d’août 2024 à août 2026 | 352, dans 81 départements |
| Magasins et distribution | 261, soit 74 % |
| Dossiers ouverts directement par une liquidation | 219, soit 62 % |
| Poursuivent leur activité sous plan de continuation | 15, soit 4 % |
| Rythme du secteur sur deux ans | environ 1 entreprise sur 20 |
| Rythme moyen français sur deux ans | environ 1 sur 35 à 40 |
Ce recensement s’appuie sur le BODACC, le bulletin officiel où sont publiées les décisions de justice en matière de procédures collectives. Chaque société a été vérifiée une par une, avec sa date de jugement, son tribunal et son identifiant d’entreprise, et son parcours a été suivi jusqu’au 7 août 2026 pour établir sa situation actuelle. Aucune donnée n’est estimée.
Notre décompte ne retient que les procédures effectivement ouvertes par un tribunal. Une entreprise qui a déposé une demande sans qu’un jugement soit encore rendu, comme Cycles Lapierre au 7 août, n’y figure donc pas.
L’analyse de la composition du secteur porte sur dix-neuf années, de 2008 à 2026, à partir de l’activité déclarée au greffe. Les taux de défaillance, eux, ne sont calculables que sur la période récente : ils exigent de connaître la population d’entreprises en activité, qui n’est disponible qu’à date. Ces taux croisent deux sources officielles distinctes dont les périmètres divergent, c’est pourquoi nous les publions en fourchettes et en ordres de grandeur plutôt qu’à la décimale.
Nous ne publions pas la liste nominative des 352 sociétés. La très grande majorité sont de petits commerces dont la situation individuelle ne relève pas de l’information nationale, et nommer un artisan en difficulté aggraverait sa situation sans rien apprendre au lecteur. Nous citons uniquement les entreprises dont les difficultés ont déjà fait l’objet d’une communication publique.
Deux réserves enfin. Le bulletin officiel publie avec une à trois semaines de décalage, les toutes dernières semaines du relevé sont donc incomplètes. Et un réseau organisé en filiales génère autant de procédures que de magasins, ce qui gonfle mécaniquement tout décompte par personne morale, comme le montre le cas Cyclable.
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