
La marque marseillaise Iweech a cessé de produire ses vélos. Son plan de redressement, validé fin avril, acte une transformation complète : elle vend désormais sa technologie brevetée aux fabricants. Son président nous a détaillé ce virage.
L’essentiel. Bellatrix, la société qui conçoit les vélos Iweech, est en redressement judiciaire depuis février 2026. Le plan de continuation arrêté fin avril repose sur l’arrêt de la fabrication et sur la commercialisation de sa technologie d’assistance, baptisée Kumo, auprès d’autres marques. Le service après-vente est maintenu, mais l’entreprise ne produit plus de vélos.
Il n’en restait plus beaucoup. De la génération des smart bikes lancée entre 2019 et 2021, VanMoof a fait faillite en 2023 avant d’être racheté par la filiale de McLaren Applied. Angell est passé sous plan de redressement puis sous la présidence du groupe Rebirth, qui a aussi repris Cowboy en décembre.
Restait Iweech, le vélo marseillais sans écran ni vitesses dont l’assistance est pilotée par intelligence artificielle, seul survivant français encore détenu par ses fondateurs. Les annonces légales montrent que lui aussi se bat depuis un an et demi. Nous avons interrogé son président, Christophe Sauvan, qui nous a répondu et détaillé une transformation dont rien n’avait filtré.
Le premier signal date de bientôt deux ans. À l’automne 2024, le tribunal de commerce de Marseille homologue une conciliation au bénéfice de Bellatrix. Cette procédure amiable et confidentielle permet de négocier avec ses créanciers avant la cessation des paiements. Christophe Sauvan résume l’issue en une formule : « Conciliation bancaire sans accord, donc stop. »
Trois modifications de capital interviennent la même année, en mars, en août puis en novembre. L’établissement de Labège, près de Toulouse, ferme en novembre 2024. La société cherche de l’air, sans que cela transparaisse dans sa communication.
L’amiable ayant échoué, le 12 février 2026, le tribunal des activités économiques de Marseille ouvre un redressement judiciaire sous le numéro 2026J00162. La date de cessation des paiements est fixée au 22 décembre 2025, et la période d’observation court jusqu’au 12 août.
La cause est assumée sans détour par le dirigeant : « C’est notre incapacité à atteindre la rentabilité sur la production de nos propres vélos qui nous a conduits à transformer l’entreprise et à passer par un redressement judiciaire. » Il livre au passage le chiffre qui résume six années d’activité : 1 700 vélos vendus au total.
Le 30 avril, le tribunal arrête un plan de redressement de dix ans, la durée maximale, et nomme un commissaire à son exécution. Onze semaines après l’ouverture, c’est rapide : beaucoup de dossiers passent six mois en observation avant d’aboutir, quand ils aboutissent.
Ce plan ne prévoit pas la poursuite de l’activité historique. Il repose sur ce que Christophe Sauvan appelle un « reengineering » : la société a « arrêté la fabrication de ses vélos pour se concentrer sur la vente de sa technologie ». Le déménagement de l’atelier de Saint-Barnabé vers la Madrague-Ville, en décembre et janvier, n’était donc pas un signal avant-coureur mais la conséquence directe de la fermeture des ateliers.
Le nouvel actif de Bellatrix porte un nom : Kumo. Il s’agit du système d’assistance propriétaire et breveté développé pour les vélos Iweech, que l’entreprise propose désormais aux marques, aux assembleurs et aux fabricants de motorisations. Les arguments avancés sont l’expérience de conduite, la simplicité d’usage avec une assistance entièrement automatique, un coût de production réduit et une consommation moindre.
Le dirigeant chiffre ce dernier point : « jusqu’à 25 % d’économie pour un même trajet ». Il décrit un actif technologique « unique au monde », destiné aux industriels qui veulent, selon ses mots, « changer la donne du VAE ». Nous n’avons pas été en mesure de vérifier ces performances de manière indépendante.
Ce dossier avait aussi un volet public. En novembre 2022, Bellatrix figurait parmi les dix-huit lauréats de la première vague de l’appel à projets « Première Usine » de France 2030, retenus parmi une centaine de candidats. L’ambition affichée était de quitter les 700 mètres carrés de Saint-Barnabé pour 3 000, de souder les cadres à Marseille et de passer de quinze à une cinquantaine de salariés.
Il n’en sera rien. « Plan France 2030 arrêté depuis longtemps, car nous n’avons jamais pu trouver les fonds privés nécessaires pour boucler le besoin de trésorerie associé », explique Christophe Sauvan, qui en tire une conclusion politique : « Cela traduit l’extrême difficulté de notre pays à mettre en œuvre une politique industrielle pourtant boostée par l’État. » Le soutien public ne se déclenche en effet qu’une fois le financement privé bouclé.

La trajectoire tarifaire annonçait la difficulté. Le premier Iweech se vendait 2 950 euros en 2020, puis la gamme est montée à 3 490 et 4 190 euros. Fin 2022, l’entrée de gamme s’affichait encore à 3 499 euros chez Fnac-Darty et chez les revendeurs indépendants.
Puis le mouvement s’inverse. Le Promenade arrive à 2 195 euros en 2024, suivi de l’Avenue à 1 999 euros en avril 2025. En cinq ans, le ticket d’entrée avait été divisé par près de deux. Huit mois après le lancement de l’Avenue, la cessation des paiements était constatée.

La promesse d’Iweech, rouler sans rien gérer, n’a pas disparu du marché. Elle est portée aujourd’hui par Vefaa, marque lancée en 2024 par Roc Argiles Baro, un ancien d’Intersport, dont le nom résume le programme : Vélo Électrique Facile À Adopter. Mono-vitesse à courroie, assistance automatique, récupération d’énergie au freinage, application connectée. Le Parcours est affiché à 2 499 euros, assemblé en France.
Une différence structurelle sépare les deux marques, et elle éclaire le virage de Bellatrix. Iweech avait tout développé en interne, jusqu’à sa carte électronique. Vefaa, lui, assemble des briques françaises existantes : le pilotage intelligent vient d’eBikeLabs, startup grenobloise, l’antivol connecté de TrackAp, à Lille. En vendant Kumo aux fabricants, Iweech rejoint précisément ce marché des fournisseurs.
Autre voie encore, plus radicale : le Pi-Pop, conçu par la société STEE à Olivet, dans le Loiret, se passe de batterie au lithium. Des supercondensateurs se chargent en pédalant, en freinant et en descente, avant de restituer l’énergie au démarrage et dans les côtes. Vendu 2 690 euros, assemblé à Orléans. Aucune de ces sociétés ne fait l’objet d’une procédure collective.
Environ 1 700 vélos Iweech circulent en France, et leurs propriétaires sont les premiers concernés. Interrogé sur ce point, Christophe Sauvan répond que « le SAV est assuré au mieux de nos capacités ». La formule est prudente, et elle mérite d’être signalée telle quelle : la vigilance portera sur la disponibilité des pièces détachées et sur le maintien de l’application connectée, sans laquelle le vélo perd une partie de ses fonctions.
Reste une zone d’ombre. Le 29 juillet, le tribunal a modifié le plan de redressement, par un jugement publié le 2 août. L’annonce tient en une ligne et ne précise pas ce qui change ; une telle modification ne peut être demandée que par l’entreprise elle-même. Notre interlocuteur ne l’a pas commentée spécifiquement, tout en décrivant la transformation en cours. Il nous a proposé un entretien à la rentrée, que nous publierons.
Cet article repose sur les annonces publiées au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales, dont les liens figurent dans le texte, et sur les données du registre du commerce concernant la société Bellatrix, SIREN 812 707 560. Les éléments relatifs au programme France 2030 proviennent des communications officielles de novembre 2022. Toutes les procédures citées relèvent du contentieux commercial : aucune procédure pénale n’est ouverte à la connaissance de la rédaction. La direction de Bellatrix a été sollicitée avant publication et nous a répondu par écrit ; ses réponses sont citées entre guillemets, sans modification autre que de ponctuation. Les performances annoncées pour la technologie Kumo n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante.
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