
Le groupe Accell, propriétaire de Lapierre, Haibike et Babboe, a obtenu un sursis de paiement le 5 août 2026. Ses marques ne disparaissent pas pour autant. On fait le point sur ce qui est déjà perdu et ce qui peut encore être sauvé.
C’est le genre de communiqué qu’on relit deux fois pour être sûr d’avoir compris. Le 5 août 2026, Accell Group Holding B.V. et ses filiales néerlandaises annoncent avoir obtenu un sursis de paiement. Derrière ces quelques mots de droit néerlandais, c’est l’arrêt du plus grand groupe cycliste d’Europe.
Lapierre, Haibike, Ghost, Winora, Batavus, Sparta, Koga, Raleigh, Babboe, Carqon : le portefeuille pèse lourd dans les rayons européens. Reste à comprendre ce que sursis de paiement veut dire exactement, et surtout ce que ça change pour chacune de ces marques.
Le terme exact est voorlopige surseance van betaling. C’est une protection temporaire contre les créanciers, prononcée par un tribunal néerlandais, qui gèle les dettes et place l’entreprise sous la surveillance d’administrateurs judiciaires. L’équivalent français le plus proche serait la sauvegarde ou le redressement. À ce stade, personne n’a prononcé le mot liquidation.
La nuance compte, parce qu’elle détermine tout le reste. Un groupe sous sursis continue d’exister, ses actifs restent vendables et ses marques gardent leur valeur. Ce qui s’arrête, en revanche, c’est sa capacité à financer ses filiales. Et c’est exactement ce qui vient de faire tomber Lapierre.
Le scénario avait pourtant tout d’un sauvetage. Le 26 juin 2026, Dutech Group, société basée à Singapour et contrôlée par l’investisseur Johnny Liu, dépose son dossier auprès du régulateur allemand de la concurrence. Douze jours plus tard, le Bundeskartellamt donne son feu vert. Nous vous racontions alors la vente du géant du vélo à un investisseur singapourien.
Dutech possède déjà Prophete, Kreidler, Rex et VSF Fahrradmanufaktur. L’opération aurait créé l’un des plus gros portefeuilles de marques vélo au monde. Il ne manquait que la signature finale. Elle n’est jamais venue. Accell évoque aujourd’hui des discussions avec plusieurs parties intéressées et plusieurs offres examinées, sans nommer personne.
Le point de bascule remonte à 2022, quand le fonds américain KKR rachète Accell pour environ 1,8 milliard de dollars, au sommet exact de la bulle post-Covid. La demande s’effondre ensuite, les stocks débordent, les promotions rongent les marges. En 2024, la dette atteint 1,2 milliard d’euros et Fitch note le groupe CCC-.
Suivent deux restructurations. 600 millions injectés fin 2024, puis un second tour en février 2026 où KKR se retire et laisse les clés aux créanciers. Accell reconnaissait alors que ce montage n’avait pas vocation à durer. En janvier, nous décrivions un groupe au bord du gouffre financier, avec une dette super senior de 274 millions négociée sous 20 centimes par euro.
Au milieu de tout ça, l’affaire Babboe. En février 2024, l’autorité néerlandaise de la consommation alerte sur des cadres de vélos cargo susceptibles de rompre. Le rappel finit par porter sur 22 000 vélos, avec 50 millions d’euros provisionnés. Pour un groupe qui cherchait déjà de l’oxygène, le calendrier n’a pas aidé.
Le dossier n’est d’ailleurs pas refermé. Une fondation néerlandaise de défense des consommateurs rappelait le mois dernier que la plainte contre Babboe survivrait à tout changement d’actionnaire. Elle survivra aussi, semble-t-il, à l’absence d’actionnaire.
Le sursis couvre la holding et les filiales néerlandaises. On y trouve Batavus, Sparta, Koga, Babboe et Carqon, ainsi que le site d’assemblage de Heerenveen. Le directeur général Jonas Nilsson évoque un moment profondément triste et se dit concentré sur la préservation des activités viables, là où les circonstances le permettront.
En clair, le tri va commencer. Les administrateurs judiciaires vont examiner chaque activité, garder ce qui se vend et laisser filer le reste. Aucune information n’a filtré à ce stade sur la production ni sur les emplois néerlandais.
Le même 5 août, Cycles Lapierre déposait auprès du tribunal de commerce de Dijon une demande d’ouverture de redressement judiciaire, après consultation de son comité social et économique. Ce n’est pas une liquidation. L’audience est prévue le 25 août 2026. Fondée en 1946, la marque revendique 106 salariés, 99,1 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et plus de 800 revendeurs.
Son directeur général William Perrier nous a accordé un entretien ce jeudi 6 août 2026. Il y décrit ce que signifie concrètement se retrouver débranché d’un groupe en une nuit. Nous y avons onsacré un article complet.
C’est la zone grise du dossier. Haibike, Ghost et Winora dépendent des entités allemandes, sur lesquelles aucune information officielle n’a été publiée. Interrogé par nos soins, William Perrier indique que la situation allemande relève désormais de l’administration et que les possibilités sont à l’étude, sans pouvoir en dire davantage.
Il nous a également indiqué que la société italienne du groupe avait été liquidée dans la nuit de mercredi à jeudi, et qu’il conservait la responsabilité légale d’un distributeur de pièces en Espagne, placé sous un dispositif comparable au nôtre. Ces deux éléments n’ont pas fait l’objet d’une communication officielle.
Première chose : votre vélo roule toujours. Une marque est un actif, et un actif se revend. Plusieurs de celles du portefeuille ont plus d’un siècle et ont déjà changé de mains à répétition. Elles survivront probablement à celui-ci aussi.
Les vrais points de vigilance sont ailleurs : pièces détachées, garanties et service après-vente. Ce sont les premiers à souffrir quand une structure se disloque, et le secteur en a fourni quelques démonstrations récentes. Lapierre assure de son côté que l’activité se poursuit, commandes, livraisons, garanties et pièces comprises.
Trois échéances. Le 25 août, le tribunal de commerce de Dijon décide d’ouvrir ou non la procédure de redressement de Lapierre. Dans les semaines qui viennent, les administrateurs néerlandais rendront leurs premiers arbitrages. Et à une date encore inconnue, on saura qui rachète quoi.
Un dernier chiffre pour la route : entre le rachat par KKR en 2022 et aujourd’hui, la valeur détruite se compte en milliards. Le marché du vélo, lui, n’a pas disparu. Il a simplement cessé de croître au rythme que la finance avait anticipé. Une nuance à un milliard près.
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