Moto électrique : pourquoi ça ne démarre pas

Eric Dupin · 10 Juin 2022 11:00 · 12
Moto électrique : pourquoi ça ne démarre pas

Malgré des signes encourageants, le marché de la moto électrique peine encore à décoller. Quelles en sont les raisons ?

Alors que les ventes de voitures électriques neuves semblent poursuivre leur progression de façon inéluctable avec 12% des immatriculations en avril 2022, que l’écrasante majorité des publicités portent sur des modèles électriques (la seule exception concernant les hybrides) et que les réseaux de recharge se multiplient à un rythme soutenu et enfin adapté, la moto électrique semble faire du surplace.

Non pas que les ventes de motos électriques ne progressent pas, mais elles restent anecdotiques en regard de celles des voitures ou même des scooters électriques et de petites cylindrées, ces derniers étant en plein boom puisque dans l’Hexagone, les ventes de 50 électriques ont bondi de 90 % et celles de 125 de 35 % en 2021. Au total, les ventes de deux roues électriques ont progressé de 25,7 % en 2021, ce qui confirme l’intérêt grandissant des utilisateurs.

Mais pour les motos électriques de plus grosse cylindrée, c’est donc encore un peu la soupe à la grimace. Entre janvier et septembre 2021 (seuls chiffres dont nous disposons actuellement), il s’est vendu seulement 16.521 motos électriques en France, Allemagne, Italie, Espagne et au Royaume-Uni, sur un marché de près de 800.000 motos. Ce qui représente une part de marché des nouvelles immatriculations de 2,06. Même si ce chiffre a probablement un peu évolué depuis, on est loin des 12% de la voiture électrique ou des 5 à 10% (estimation) des scooters électriques.

Alors bien sûr, quelques marques tirent leur épingle du jeu, mais elles restent encore rares. Soulignons quand même les belles progressions des ventes en 2021 pour Zero Motorcycles, qui confirme sa place de leader avec une progression de 166,67%, et SuperSocco qui voit les ventes de ses petites cylindrées croître de 130,61%.

Au-delà des chiffres, il y a des raisons qui expliquent les ratés au démarrage du marché de la moto électrique. Des raisons objectives, mais aussi des motifs plus subjectifs.

Le prix

C’est probablement la première raison qui vient à l’esprit quand on parle de moto électrique. Ainsi, une Zero SR/S, modèle sportif de la gamme, correspondant à une 750 thermique, est affichée en version « grande autonomie » et « charge rapide » à près de 27 000 euros. Par comparaison, une Kawasaki Z750 thermique aux prestations équivalentes coûte 7 500 euros. Si la différence de prix entre voiture électrique et thermique est souvent pointée du doigt alors qu’elle diminue jusqu’à devenir dans certains cas très minime, elle est encore abyssale dans le domaine de la moto. Clairement, la moto électrique n’est pas pour toutes les bourses, et reste un produit de luxe, même en retirant les 900 euros de bonus écologique à l’achat (l’aide est plafonnée à 900 euros). Rassurez-vous, la Zero n’est pas un cas unique puisque la Harley-Davidson LiveWire est vendue 34 000 euros.

L’autonomie et le temps de charge

Pour reprendre l’exemple de la Zero SR/S, quand on parle de grande autonomie, on parle de 365 km en ville, de 182 km sur autoroute à 113 km/h, et de 243 km en combiné. Je vous laisse imaginer à une vitesse soutenue de 135 km/h… Concernant le temps de charge, on est là aussi assez loin des scores atteints par les voitures électriques récentes puisqu’il faudra de 2,7 heures à 4,5 heures pour recharger l’engin à 95% selon la version. Notez quand même qu’avec l’option charge rapide 6 kW + Une Charge Plus Rapide Cypher Upgrade, la version Premium de la moto demandera « seulement » 1h30 heure pour une charge complète et 1 heure tout rond pour récupérer 95 % de la capacité de la batterie.

Mais l’autonomie est-elle un problème ? Pas vraiment en fait. Car, contrairement à la voiture, le différentiel entre autonomie d’une thermique et celle d’une électrique n’est pas énorme. Si l’on prend l’exemple de la voiture, entre une électrique « moyenne » qui atteindra difficilement 300 km d’autonomie sur autoroute et une thermique diesel qui pourra parcourir sans problème entre 600 et 900 km, soit le double ou le triple, le fossé est abyssal. Dans le monde de la moto, il n’est pas rare que le rayon d’action d’une moto thermique ne dépasse pas 200 à 300 km. La question est donc davantage celle de la disponibilité des bornes et surtout des temps de recharge. Hormis le prix, c’est probablement l’une des raisons essentielles qui rebutent les motards qui seraient tentés par l’expérience électrique. Et pas forcément l’autonomie.

Les sensations, le plaisir… et le look

Les motards aiment la moto parce que c’est une… moto. Avec toutes les sensations et le plaisir de pilotage que celle-ci procure. Autant, en matière d’automobile, une grande partie des utilisateurs n’éprouvent ni passion ni plaisir, et considèrent leur auto comme un simple moyen de transport et sous un angle pratique, autant l’écrasante majorité des motards pratiquent cette discipline par choix et passion. Dans cette passion, le plaisir de maitriser la puissance, d’entendre le moteur rugir (et chauffer) entre ses jambes, et de monter et descendre les rapports constituent un mix que l’électrique est encore loin de fournir. Ou ne fournira peut-être même plus jamais. C’est l’une des raisons évoquées quand on pose la question aux motards, puisque 90 % d’entre eux n’ont pas l’intention de passer à l’électrique, et ce malgré les interdictions prévues pour 2035 pour les véhicules thermiques. Enfin, cela dépend des études

Concernant le look, encore une fois, si l’on fait une comparaison avec l’automobile, les éléments mécaniques d’une moto, beaucoup plus visibles, sont constitutifs du design général, et pèsent davantage dans la balance. Une belle ligne d’échappement, un réservoir profilé, les cylindres apparents participent à la ligne générale, et l’on peut comprendre qu’un motard ne soit pas insensible à cette vision de la moto. Cela étant, même si les goûts sont une affaire subjective, reconnaissons que la plupart des motos électriques disponibles sur le marché actuel ont une ligne assez réussie, et qu’un non initié peinera à deviner qu’il s’agit d’engins électriques.

À lire aussi Essai Sur-Ron Storm Bee : que vaut la version homologuée du supertrail électrique chinois ?

Les performances

Un autre chapitre qui aujourd’hui est sujet à débat, celui des performances des motos électriques. On ne va pas se mentir, la performance est dans l’ADN de la moto. Si aujourd’hui la différence de performance entre une voiture électrique et thermique peut largement jouer en faveur de la première (une voiture électrique de 50 000 euros est capable d’accélérations et de reprises identiques à celles d’une Porsche de 150 000 euros), il n’en est pas de même pour la moto. La différence est en effet insignifiante entre une 750 thermique et une électrique équivalente. Si l’on reprend l’exemple comparatif entre une Zero SR/S et une Kawasaki Z750, elle se situe à 5 dixièmes sur un 0 à 100 km/h (3,3 secondes pour la première, 3,8 pour la deuxième), soit rien. C’est donc un critère qui ne sera pas à même de convaincre un motard thermique de devenir électrique. Or le motard aime mettre la poignée dans le coin. Pas tous les motards, mais une part certainement significative.

La sécurité ?

Ce sujet est posé avec un point d’interrogation, car il peut faire débat. Nombre de motards considèrent que le bruit émis par leur engin est un gage de sécurité vis-à-vis des autres usagers de la route, et notamment des automobilistes, car il permet de les entendre et donc de les repérer de loin. Avec une moto électrique, même équipé de l’AVAS (obligatoire depuis 2021, mais qui vise surtout les piétons), on ne pourra plus compter sur l’ouïe des automobilistes pour se rappeler à leur bon souvenir.

Tout n’est pas perdu pour le marché de la moto électrique, mais les freins à l’adoption de ce nouveau mode de propulsion sont plus importants que pour la voiture ou le scooter, car les contraintes techniques sont encore importantes. Même si la législation devrait probablement accélérer le mouvement, avec à l’horizon 2035 une interdiction pure et simple de la vente de véhicules thermiques en Europe, c’est surtout du côté des constructeurs qu’il faudra regarder. Ceux-ci devront faire preuve de créativité et être à l’écoute des innovations qui déferlent dans le secteur pour être en mesure de proposer assez vite des motos à des prix raisonnables, avec une autonomie acceptable et surtout une puissance de recharge qui permette de récupérer de quoi parcourir au moins 200 kilomètres en à peine plus de temps qu’il n’en faut pour faire un plein d’essence. Et peut-être devront-ils se pencher aussi sur les façons de reproduire avec l’électrique – et probablement de façon un peu artificielle – tous ces petits plaisirs visuels et auditifs qui titillent les sens des motards et font vibrer leur passion.

Ce jour arrivera probablement assez rapidement, mais pas avant quelques années. Les motards pourront alors découvrir les autres avantages de l’électrique, et les sensations différentes qu’il procure.


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12 Commentaires
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Niko
3 mois il y a

Déjà, il faut pointer le manque d’offres. Il y a quoi comme vraies motos électriques ? HD et zéro + super soco ? c’est tout. Le reste c’est des scooters 50, un peu de 125 et des tous terrains. Rien chez yam, suz, honda… Alors que côté voitures, 80/90% des grands constructeurs ont au moins 1 modèle de VE + les nouvelles marques. L’autonomie est un gros point aussi, plus qu’en voiture car déjà de base les motos thermiques ont pas forcément une autonomie importante. Donc la recharge est encore plus vitale pour les 2 roues.
Ensuite le bruit, c’est clair c’est important, ça fait partie du plaisir, et il peut être difficile de s’en passer, sans parler de l’aspect sécuritaire du fait de se faire entendre dans les bouchons. En voiture, j’entends les motos avant de les voir.
A mon sens, ils devraient se concentrer en 1er sur le tout terrain électrique que je pratique depuis plus d’1 an. On a pas les même besoins en autonomie, en puissance, et surtout la 1ère nuisance des motos enduro/cross/trial, c’est pas la pollution, c’est le bruit ! C’est ce que m’ont dit 99% des piétons / vtt / cavaliers que j’ai croisé en forêt ou en montagne. Qu’ils se fassent un gros labo avec des motos tous terrains, ensuite ils feront de meilleures routières.

Mans30
3 mois il y a

Article plein d’approximations et de préjugés, dommage.
Comme pour la voiture électrique, on confond encore habitude et plaisir.
Passer les vitesses serait agréable ? Demandez à tous ceux qui sont passés à la boîte auto, ils vous diront qu’ils ne reviendront jamais à une boîte manuelle.
Le bruit d’une moto esr agréable ? Pour celui qui est dessus, il ne sert qu’à se faire remarquer et c’est surtout une pollution sonore pour tout le monde.
Le bruit serait une sécurité ? Faux, et c’est démontré. Quand on entend une moto, dans son habitacle insonorisé avec la radio allumée, c’est que la moto est déjà juste à côté donc trop tard pour réagir.
Les performances d’une thermique sont équivalentes ? Comparez les valeurs de couple et vous verrez que ça n’a rien à voir. Avec en sus une puissance dispo à 100% pour l’électrique à tout moment.
Quant aux temps de charge, déjà les valeurs annoncées manquent de contexte (type de borne utilisé, type d’usage…) mais avant tout, il faudrait parler du besoin. J’ai une moto electrique depuis 2 ans et demi et je n’ai jamais chargé sur une borne publique car je la branche chez moi la nuit, pour un coût dérisoire (1€/100kms) et ça me permet de faire mes trajets domicile / travail, soit 99% de mon usage. Pour les balades, je peux faire des sorties de 200kms, ce qui suffit largement.
Alors oui, pour les gros rouleurs qui partent en roadtrip plusieurs jours, la contrainte de charge rapide s’entend, mais pour tous les autres ? Et ça reste possible de faire des longs trajets, regardez les reportages de ceux qui s’y sont essayés, vous verrez que ça se fait, il faut juste préparer un peu son voyage, faire des pauses plus souvent, et on arrive à destination bien plus serein et reposé. Franchement, qui se régale à avaler des bornes pendant des heures sur autoroute ?
Au final, c’est vrai que les prix restent encore très élevés mais si on était plus objectif sur ces comparaisons et qu’on cassait tous ces préjugés, peut-être que la moto electrique pourrait se démocratiser et que la demande ferait progresser l’offre et donc la concurrence, et in fine les prix.
Petit axe de réflexion à intégrer quand on parle de prix : si je fais 10.000kms par an, en économisant 11€ tous les 100kms (elec 1€/100km, therm 12€/100km), je dépense 1100€ de moins par an.

Burt
3 mois il y a

Cet article est pour moi plus un avis qu’une véritable analyse. En l’occurrence, deux arguments contre me paraissent un peu légers : la sécurité du bruit et les performances.
Je parcourais 600 km par semaine pour aller au travail et même si je n’ai pas une Mercedes ou une audi, l’insonorisation de ma voiture datant de 2017 est plutôt confortable. Or, je n’ai jamais découvert un motard sur la route grâce à mes oreilles mais plutôt grâce à mes yeux.
C’est même très dangereux de croire que c’est grâce au bruit que les autres conducteurs prennent conscience de la présence d’une moto, encore plus quand il s’agit de circulation interfiles.
Pour éviter 20 minutes de bouchons, je roule maintenant en zero s d’occasion payée 60% de sa valeur neuve (la seule 125 du marché à rouler à 140 km/h) et m’astreindre à me positionner très visiblement dans les rétros des autres véhicules est un réflexe très peu contraignant.
Le plaisir de rouler en silence, ça existe aussi et il se développe. En plus, ça fait plaisir aux autres également, les voisins, les pietons, les riverains. Sincèrement, le plaisir solitaire et agressif de rouler échappement libre en moto c’est une outrance extrêmement individualiste et dépassée… c’est sans doute le noeud du sujet.
Quand aux performances, parlons des performances utiles, c’est à dire l’accélération. En sortie de péage en mode sport, à part les taycan, je n’ai pas vu aussi performant, sans parler du fait que l’accélération est continue jusqu’à 140 contrairement à une thermique. A contrario, reproduire le chrono officiel d’une thermique de 0 à 100 n’est pas chose aisée.
Le véritable frein est sans aucun doute le prix mais encore plus le fait que les constructeurs historiques japonais ne se soient toujours pas réellement lancés sur le sujet et qui profiteraient de véritables réseaux de commercialisation.

Burt
3 mois il y a
Reply to  Eric Dupin

Ne vous sentez pas attaqué dans votre chair, c’est juste l’article dont nous parlons  » il y a des raisons qui expliquent les ratés au démarrage du marché de la moto électrique. Des raisons objectives, mais aussi des motifs plus subjectifs »
Je me suis efforcé d’être simplement factuel de mon côté en considérant mon expérience.

Steeve
3 mois il y a

Ça viendra car nous n’aurons pas le choix.
Non seulement, comme vous l’avez évoqué, la vente de véhicules thermique a été interdite en 2035 mais en plus il y a de plus en plus de normes et d’interdictions contres les 2 roues thermiques: rue interdite de façon définitive ou certains jours de la semaine dans certaines villes, radars sonores, stationnement payant uniquement pour les thermiques (Paris). Bref. La vie de motard deviendra de plus en plus compliqué.

Et je n’ai même pas abordée le prix du carburant qui, désolé, ne donne pas vraiment envi d’aller faire de la balade. Rien que pour ça l’électricité est plus rentable.

Et on oublie souvent quand on parle d’electrique de parler du fait que l’on peut recharger chez soi quand on en a la possibilité. Encore plus rentable.

Moi en attendant je fais d’énormes économies de carburant et d’entretien, c’est presque comme si je roulais gratos. Et s’il y a un truc qui manque pas c’est déranger ses voisins. En ce qui concerne le look la mienne a plutôt une belle gueule et qq1 qui ne s’y connait pas ne saurait dire s’il s’agit d’une thermique ou non.

Fred
3 mois il y a

Le prix esT assez dissuasif pour enlever toute volonté d achat

Blood
3 mois il y a

La transition par l’interdiction, encore une fois. Il faut arrêter de se prendre pour les sauveurs du monde. Pour le moment en moto, et je ne parle pas des pseudo moto qui ressemble plus à un vélo, l’electrique n’est encore viable tant pour le prix que pour l’autonomie versus temps de charge et surout le lieu de charge. Le thermique n’est pas à bannir et l’électrique n’est pas le graal non plus contrairement au matraquage média que tous les pseudo sauveur des reseaux sociaux le pensent. Si on met un carburant plus « vert » dans un thermique se sera aussi une solution, la France est nombriliste avec sa production Nucléaire.En se privant du thermique on se prive d’une possible solution, cela ressemble surtout à un sauvetage économique qu’a une vraie solution écologique, tous à crédit et changement de véhicule tous les 5 ans, quand on veux trouver des solutions on cherche dans toutes les directions, ici il est clair que ce n’est pas le but.

Gaël
3 mois il y a

Hello,
Moi je suis un jeune motard: j’ai acheté ma première moto l’an dernier (à 50 ans). Du coup, j’ai acheté une thermique bien sûr. Pour vivre ce bruit du moteur. C’est trop bon.
Mais comme je suis passé à l’électrique pour ma voiture avec une eNiro, avec un immense plaisir, c’est sur que ma prochaine moto sera elle aussi une électrique !

Chbock59
3 mois il y a
Reply to  Gaël

Une moto a une boîte de vitesses. On la gère comme on le veut : on pousse les rapports ou pas.
Un scooter n’a pas de vitesses. Du coup, quelle est la différence entre une moto électrique et un scooter électrique ?

Toto
3 mois il y a

Yes article complet et équilibré 👍 Cela étant, la transition écologique passe par tout le monde, motards y compris. Brûler de l’essence pour ses loisirs ou parce qu’on aime bien, ce qui représente une part importante des motards dont j’ai fait partie, bin c’est plus possible, tout simplement. Alors interdiction des 2RM dans toutes les villes, ça devrait booster le marché.