
Ceci n’était pas l’édito initial. Je devais râler sur le choix de la SNCF d’interdire les fatbikes et autres gyropodes dans les trains. Mais dans la mesure où les gyroroues et vélos classiques se sont avérés finalement tolérés (moyennant un petit acompte), il n’y avait rien à critiquer. C’en est même absolument logique.
Puis je suis tombé sur cette étude que Régis a mise en avant : la théorie du jaune d’œuf, ou comment faire en sorte de favoriser les véhicules légers dans les centres-villes aux Pays-Bas, pays de la Marie-Jeanne, des vitrines rouges et du vélo. L’idée étant de virer les véhicules lourds, les voitures et toute autre camionnette, même électriques, pour ne favoriser que les engins légers.
L’article parle de lui-même, mais je me devais de l’évoquer, car il sert d’ingrédient à ce billet (oeuf, ingrédient, vous l’avez ?).
Cet édito n’existerait pas si les évènements du 17 octobre et une discussion avec un vélotaffeur fan de l’autre pays du fromage ne s’y étaient mêlés.
Car la France n’est pas la Hollande, n’en déplaise à mon vélotaffeur. Nous avons déjà bien plus de vitamine D disponible (nous ne sommes pas obligés de poser un jour de congés quand il fait soleil), mais surtout, la France est environ quatorze fois plus vaste. QUATORZE. C’est énorme. Cela revient à comparer un studio de 10 m² (donc un grand studio parisien) à un loft de 140 m² en zone rurale. À l’échelle d’un pays, c’est colossal.
Mais la France n’est que 3,7 fois plus peuplée. Autrement dit, près de quatre fois moins dense. Notre besoin de nous déplacer et notre logistique d’approvisionnement sont donc totalement différents. La comparaison est déjà biaisée.
La politique zéro émission part d’une excellente idée, mais pousser le vice jusqu’à ne rouler qu’à vélo et autres engins légers dans les métropoles est assez utopique. Inutile de refaire l’étude ou l’article, concentrons-nous plutôt sur une vision dystopique de la chose, en allant plus loin.
Ce samedi se sont déroulées les manifestations du 17 octobre. Une convergence de luttes, d’idéaux politiques et, en marge, une happy hour d’une journée pour les pilleurs et casseurs (qui se sont même permis un after le dimanche). Or ce qui définit une ville animée, ce sont ses commerces : restaurants, magasins, ruelles et toute l’attraction humaine qui gravite autour. Des gens physiquement présents tant que les robots ne les remplacent pas.
Qu’on le veuille ou non, flâner et profiter de ces endroits colle parfaitement avec la vision zéro émission et zéro véhicule lourd. Une logistique difficile à mettre en place, certes, mais jouable. Il n’y a qu’à faire un tour à Aveiro au Portugal, Pontevedra en Espagne ou encore Venise en Italie pour saisir que c’est possible et bénéfique, tant sur le plan humain qu’économique.
Mais en France, cela semble visiblement compliqué. Les métropoles rassemblent une grosse portion de la population, puisqu’un Français sur quatre y vit. Ce sont aussi les plus exposées aux dégâts, et les débordements qui s’y produisent deviennent des marronniers qui ne cessent de gonfler les primes d’assurance. Qu’importe la couleur de la mèche ou du tube de dynamite, le résultat est explosif.
Il ne sera bientôt plus rentable d’avoir des boutiques physiques dans ce genre de métropoles. Surtout que l’IA a rendu la gestion logistique de la vente à distance encore plus rentable.
Le rapport avec le vélo ? J’y arrive.
Imaginez une ville silencieuse, sans boutique, sans parc, sans restaurant. Tout serait livré et en poussant, par robots, volants ou non. Les vélos cargo feraient place à des camionnettes électriques pouvant charger à chaque arrêt dans un cycle perpétuel qui en aurait fait saliver Philip K.Dick.
Le « zéro émission » deviendrait un « zéro vie ». Des endroits dortoirs sans éclat ni verbe pour finir cette phrase. Une expérience cristolienne (ndlr : Créteil fut la première réelle ville dortoir qui, au début des années 70 a traumatisé les habitants).
Car c’est là tout le paradoxe. Le vélo n’a de sens en ville que s’il y a une raison d’y aller. On pédale pour aller boire un café, flâner dans une ruelle, passer chez le commerçant du coin tout en rejoignant, ou non, son boulot ou son chez soi. Retirez les vitrines d’une vie animée, et le jaune d’œuf de l’étude devient un blanc d’œuf fade. Un dortoir propre, silencieux et parfaitement desservi par des utilitaires. On vit chez soi, on bosse chez soi et on part ailleurs en vacances. La conduite autonome s’y mêlera pour les courses ponctuelles que l’on doit faire soi-même et la boucle sera bouclée. Et dites-vous que ce ne serait pas la pire des situations. Car en-dessous de ça il y a la ville fantôme.
Le pire ennemi de la ville cyclable n’est même pas la voiture ou le camion de livraison. C’est la ville vide tout court. Celle qu’on fabrique à coups de vitrines brisées, de primes d’assurance qui explosent, de commandes en un clic et de loyers prohibitifs.
Pire, si l’on suit cette pente : à quoi bon y rester ? Autant s’éloigner, vers la zone rurale justement. Ces espaces immenses et vides qui abondent en France et semble dépasser notre fan des Pays-Bas. Mais là-bas, les distances ne sont pas les mêmes et la façon de vivre non plus.
La mobilité urbaine disparaîtra. Le vélo, continuera, pour le sport et le loisir. Mais la voiture, qui a déjà prouvé qu’elle savait réduire les distances, retrouvera sa gloire d’antan. Elle sera peut-être électrique (quoique l’Allemagne vienne de re-signer pour du véhicule thermique et de la centrale au gaz, business is business, mais c’est une autre histoire). Puis la place ne sera plus un problème. Cette place étant l’argument des villes tout-vélo, son pendant utilitaire disparaîtra.
Tout cela pour dire qu’en prenant du recul, on découvre que la mobilité urbaine n’est en définitive réservée qu’à un microcosme fragile qui va tendre à se réduire de plus en plus, jusqu’à n’être qu’une anecdote dans un mode de vie numériquement et physiquement éclaté. Il y a toutefois ce rétropédalage du télétravail, qui ralentit le mouvement. Mais ne rêvez pas, sans commerces viables emplis de gens physiquement présents, avec la livraison et le tout-automatique, cette résistance ne tiendra pas. Puis ça règlerait le problème : pas de commerces à piller, pas de pillage !
Bref, ce ne sont pas simplement des vitrines qui ont été cassées et brûlés hier, mais tout un système qui tente de survivre depuis des années, à coups de récession, de salaires diminués et de bénéfices ridicules. Beaucoup de ces commerces sont constitués de la passion, du sang et des larmes de ses créateurs.
Si ce microcosme meurt, la mobilité s’en ira avec lui au cimetière des modes de vie. Cela ne sera qu’un détail compte tenu de tout ce que cela impliquera un côté, mais un détail qui marquera la rupture avec une autre époque.
Mon vélotaffeur du début dira qu’il serait alors dommage de ne plus avoir de vitrines. Mais rouge ou non, à quoi sert une vitrine si elle est vide ?
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